(1957) L’Aventure occidentale de l’homme « Troisième partie. Où allons-nous ? — 10. Le drame occidental » pp. 241-255
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Chapitre X

Le drame occidental

Ce livre n’est sans doute qu’un signe, entre mille autres, de la prise de conscience occidentale qui marquera le xxe siècle.

Comme il arrive toujours, une telle prise de conscience est motivée par un arrêt de l’action normale : échec brutal, mise en question soudaine, emprisonnement, confrontation avec la mort. Telle est bien notre situation. (Et je parle surtout pour l’Europe, mais les Américains n’ignorent pas que leur santé dépend en partie de la nôtre.) Voici l’Europe en crise et désunie, repoussée par les autres continents où elle avait longtemps dominé, enfermée sur son « cap de l’Asie » par le rideau de fer communiste et la révolte de ses colonies, confrontée subitement avec le risque d’une décadence définitive, et contrainte à se demander ce qu’elle vaut encore pour le monde. Elle prend alors conscience de ce qu’elle représentait et de ce qu’elle pourrait être encore. Elle découvre sa vocation qu’elle [p. 242] avait si souvent trahie, dès lors qu’elle est mise au défi de s’unir pour revivre ou de descendre aux catacombes de l’Histoire.

Essayons de mesurer l’envergure du succès de l’Occident dans l’ère moderne. Toynbee nous met en garde contre les illusions de ce qu’on pourrait appeler le narcissisme culturel. Mais comment le suivre, lorsqu’il tire de l’exemple du monde gréco-romain, des raisons de réfuter la croyance que « nous aurions fait dans le monde, au cours des quelques derniers siècles, quelque chose qui n’a pas de précédent » ? Alexandre n’avait conquis qu’un quart des continents alors connus. S’il a cru  que c’était le monde, il s’est trompé. Mais cette erreur ne peut être la nôtre. Qu’a fait l’Europe du xve siècle jusqu’à nos jours ? Elle a non seulement rayonné sur la totalité — enfin connue, et par elle seule — de la planète ; elle a non seulement influencé, colonisé ou vassalisé selon les cas, la totalité de l’Afrique, des deux Amériques et de l’Océanie, et la partie sud de l’Asie (à des degrés divers, mais pour le moins égaux à ceux qu’avaient atteints dans leurs empires les Diadoques et les khans mongols), mais encore elle n’a pas cessé de maintenir sur toutes les civilisations différentes de la sienne une supériorité intellectuelle et technique que personne ne lui contestait. Si aujourd’hui les peuples affectés par ses méthodes de pensée, de production matérielle ou d’organisation de l’État, se rendent politiquement indépendants, j’y vois bien moins le signe d’une révolte contre ses méthodes importées, que la preuve [p. 243] décisive de leur succès. Les Grecs et les Romains ne disposaient pas d’une marge de supériorité incontestable sur les Hindous et les Chinois. Mais où trouver dans le monde du xxe siècle une autre civilisation qui soit en état de surpasser celle qu’a répandue l’Occident ? L’URSS et la Chine ne représentent-elles pas des phénomènes d’occidentalisation (trop rapide) d’une large partie de l’humanité, au moins autant qu’un recul politique de l’Occident ? Et si l’on se tient au plan des religions : le christianisme n’a pas conquis le monde entier, il est même en recul dans l’empire communiste, mais il a rayonné — seul dans l’Histoire connue, jusqu’à l’apparition de l’évangile soviétique — sur tous les peuples de la Terre, et il garde aussi vive que jamais l’ambition de les convertir. Là encore, point de précédent dans la religion de l’empire romain, qui pour autant que je sache, n’a jamais suscité une seule vocation missionnaire.

C’est donc moins la révolte du monde que les péripéties internes de l’Aventure occidentale qui ont causé la crise dramatique où nous vivons depuis 1914, et dont le foyer est le lieu même d’où partit l’Aventure : l’Europe.

Choisissant trois symptômes de cette crise — la désunion de l’Europe, la condition prolétarienne, et la crise de la démocratie — je tenterai d’en donner rapidement le diagnostic et surtout le pronostic.

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Désunion de l’Europe

Elle résulte du nationalisme qui, propagé dans d’autres peuples, y a pour effet de les unir — contre l’Europe. Devant vingt-cinq petites nations qui s’obstinent à se dire « souveraines », mais dont pas une ne peut se défendre seule, voici le bloc soviétique compact, le monde arabe hostile, l’Asie qui nous expulse.

Il a fallu qu’elle se sente menacée pour que l’Europe, qui avait pourtant découvert tous les continents, en vienne enfin à se découvrir elle-même en tant qu’unité supérieure et antérieure à ses nations. Mais cette prise de conscience, prélude indispensable à tout essai d’union sur le plan politique, n’est encore que le fait d’élites restreintes, et d’ailleurs curieusement hétérogènes. Quel que soit le succès, prochain ou retardé, de l’action pour unir l’Europe — il est beaucoup trop tôt pour en juger, après quelques années d’efforts mal ordonnés — ce qui m’importe ici, c’est le fait en lui-même qu’une telle action se soit manifestée à tel moment de l’évolution de l’Occident.

Dans une perspective mondiale, deux attitudes bien différentes peuvent être prises devant l’Europe actuelle — désunie et battant en retraite.

On peut penser que l’Europe a fait son temps et donné ce qu’elle avait à donner au genre humain. [p. 245] (C’est peut-être un peu plus que ce qu’ont fait, dans le même temps, toutes les autres régions additionnées de la planète, mais enfin c’est donné, une fois pour toutes.) On peut penser que le monde entier a reçu les secrets de ses sciences, adopté ses structures politiques, ses valeurs principales et sa technique, et pourra désormais les cultiver sans elle. Et quant au christianisme, il ne lui appartient pas. Elle peut donc disparaître sans bruit du jeu des forces historiques, et le monde n’y perdra pas grand-chose, au contraire : c’est elle qui a causé dans ce siècle les plus affreux bouleversements. Laissons les Amériques, l’Asie, demain l’Afrique, reprendre le « flambeau de la Civilisation ».

Mais on peut penser au contraire que l’Europe est la mieux placée pour chercher et trouver les remèdes aux maladies nées sur son sol. Elle a certes inventé la guerre totale, mais aussi conçu le pacifisme, l’idée chrétienne de condamner la guerre. Elle a certes créé le nationalisme, mais aussi l’idée fédérale ; l’individualisme anarchique, mais aussi l’esprit des communes, les syndicats et les coopératives. Tout la désigne donc pour fomenter les anticorps immunisant l’humanité contre certains virus qu’elle seule a propagés. En se sauvant elle-même par la Fédération (pratique bien plus ancienne que son nationalisme), elle peut donner au monde la formule et le modèle d’un dépassement fécond du cadre national.

Voilà pourquoi les partisans de l’Europe unie sont convaincus qu’ils servent tout l’humain, quand ils [p. 246] luttent, chez eux tout d’abord, contre un nationalisme invétéré, fauteur de guerres, pour un monde ouvert aux échanges créateurs de risques féconds. Ils se sentent les vrais héritiers de l’Aventure occidentale. Ils savent bien qu’une Europe fédérée, reprenant sa place dans l’histoire, ne sera pas la suprême solution ni l’accomplissement de la Quête. Mais leur effort lui-même témoigne dès maintenant de leur conscience d’une vocation occidentale. Et leur lutte pour l’Europe qu’ils veulent, contre l’Europe qu’ils ne veulent plus et qui se défait, garantit la valeur humaine de leur action. Pareil combat ne peut être perdu — quelle qu’en soit l’issue collective — que par celui qui l’abandonne.

Sécession du prolétariat

Elle résulte du développement anarchique de l’industrie, dans un milieu de civilisation qui multiplie les résistances au plein essor de la technique et à ses résultats libérateurs. Plusieurs millions de travailleurs, dans chacun de nos plus grands pays, vivent une existence comparable (du point de vue du statut social) à celle des parias et coolies : certes moins dure matériellement, mais plus douloureuse moralement, du seul fait que les idéaux et les croyances en vigueur (égalité, progrès, démocratie) font un scandale de leur [p. 247] état, loin de le justifier par quelque dialectique ou par des doctrines fatalistes. Ils vivent dans la laideur, loin de la culture, hors de toute religion le plus souvent, comme en marge de la nation dont ils rendent le régime, si libéral qu’il soit, responsable de leur condition.

Tous les peuples civilisés ont connu le phénomène des classes vouées à la misère héréditaire. Jamais cependant le prolétariat n’avait été créé aussi directement par le principe même du progrès, ni en contradiction aussi flagrante avec les idéaux d’une Société. Le scandale étant apparu avec la même soudaineté que la technique, aux débuts du xixe siècle, il en est résulté que l’Europe, la première, en a pris une conscience non point certes unanime, mais particulièrement aiguë chez les meilleurs. Sa religion la préparait moins qu’aucune autre à tolérer ou digérer cette injustice, et même ceux qui n’y  croyaient  plus conservaient cependant les exigences morales du Décalogue et de l’Évangile : un Proudhon puis un Marx le démontrent. D’où le mouvement immense, dès le milieu du siècle, vers tout ce qu’englobe le terme de socialisme — du marxisme au syndicalisme et des belles rêveries de Fourier aux systèmes des coopératives. D’où l’ensemble des lois tendant à protéger les ouvriers contre les excès alternés du travail inhumain et du chômage. D’où enfin l’idée radicale, mais conforme au génie de l’époque technique, d’envisager la suppression de la condition prolétarienne.

Il est typique de l’Occident qu’une ambition de ce [p. 248] genre y ait été conçue, puis considérée par beaucoup comme à la fois juste et réalisable, et non pas totalement absurde ou sacrilège. Mais il n’existe point d’accord sur la manière de la réaliser. Les uns parient sur la Révolution : l’exemple soviétique tendrait à démontrer que cette solution, loin d’élever le niveau de vie des prolétaires, y rabaisse l’ensemble d’un peuple, et que ce progrès à rebours n’est obtenu qu’au prix de l’asservissement de tous à quelques chefs, dont neuf sur dix s’avouent bientôt ou traîtres ou incompétents. Une autre école parie sur la technique. Elle a pour elle le seul avenir possible, mais non certain. Car son succès dépend de plusieurs conditions que l’Europe est encore bien loin de réaliser. Il exige en effet que l’Europe, dans ses couches médiévales populaires, cesse de résister sournoisement au plein emploi du machinisme ; que nos nations renoncent à leur rêve d’autarcie, ouvrent leurs frontières étouffantes, et créent ensemble un grand marché commun ; et enfin, et surtout, qu’on décide d’instituer un système (dont le nom n’importe pas) qui distribue les bénéfices de la technique, tant en nature qu’en loisirs, au lieu de réinvestir la peine des hommes en vue de profits insensés. Mais ceci nous rejette au problème général de la culture et de l’éducation : charisme et chance de l’Europe.

Il est clair que les USA ont résolu les deux premiers problèmes — mais à moindre prix que l’Europe, d’où moins de valeur exemplaire. Le troisième problème a trouvé un début de solution dans les seuls [p. 249] pays scandinaves. Il demeure la plus grave et urgente question qui se pose à tout l’Occident.

La condition prolétarienne n’a pas de raison de se perpétuer au delà du siècle de l’électronique et de l’énergie nucléaire, si l’on ose affronter les risques du loisir, le défi de l’ennui, et les vraies ambitions de la démocratie que l’on prétend défendre.

Crise de la démocratie

Elle résulte du fait que le régime parlementaire et le suffrage universel s’imposent partout, même en Asie, au moment où les grands problèmes de l’État et de l’économie échappent précisément à la compréhension des masses électorales et des élites, cependant que les techniciens perdent de plus en plus les vues d’ensemble. Quand l’art de gouverner devient une science, voter sur la base des partis pour ou contre un projet de réforme sociale, d’aménagement financier ou technique, c’est mettre aux voix la loi de Mariotte ou le principe du tiers-exclu.

Cette déraison profonde et constitutionnelle ne peut aller qu’en s’aggravant dans les régimes qui essaient de jouer le jeu. (Les dictatures trichent carrément.) Il n’y a qu’une chose à dire en sa faveur : c’est que le bon sens public peut parfois suppléer — mettons une fois sur deux, ce n’est pas si mal — à l’absence d’idéaux directeurs des gouvernants et technocrates, [p. 250] quand il s’agit de mesures dont le mécanisme n’est pas bien compris par la masse mais dont les intentions finales, même inconscientes, sont pressenties. Toutefois, ceci n’est vrai que sous deux conditions. La première étant que l’électeur n’ait à juger que de problèmes à sa portée : aménagements locaux, dont il peut vérifier à bref délai le succès ou l’échec, et questions tout à fait générales relevant de l’opinion, de la conscience ou de la morale, comme désarmer, se fédérer, régler les mœurs, modifier le régime politique. C’est la formule fédéraliste, contraire à l’étatisme jacobin, totalitaire et centralisateur. La seconde condition permettant au bon sens de corriger le défaut d’informations techniques est moins facile à définir. Il s’agit d’une question de confiance — d’une confiance librement accordée (non par décision d’un parti) soit à un homme soit au régime. Car l’homme ou le régime auxquels on fait confiance se sentent responsables et le deviennent. Ce sentiment public et cette réalité existent surtout, semble-t-il dans les pays marqués par la Réforme — nord de l’Europe, Suisse, USA — qui se trouvent être en même temps, notons-le, les pays qui ont subi le moins de révolutions, et qui ont le moins de communistes 92 . Dans [p. 251] les nations latines, on constate au contraire que l’électeur juge moins sur les faits et les hommes que sur la base d’à priori traditionnels, et dans un sentiment de méfiance radicale à l’endroit des partis adverses et des Pouvoirs. (La grande majorité des électeurs français et italiens qui votent régulièrement pour le PC sont simplement des mécontents : ils se prononcent contre le régime en général, comme on est anticlérical une fois pour toutes. Une minorité convaincue vote au contraire pour « le Parti » comme d’autres le font pour l’Église.) Tant que l’esprit de jugement personnel, risque et santé de la démocratie, ne sera pas franchement cultivé, le communisme (ou ses succédanés fascistes) gardera sa chance en Europe.

Chances comparées

En parodiant Lénine, nous pouvons dire que stalinisme égale marxisme plus électricité, plus despotisme byzantin, c’est-à-dire une synthèse de tyrannie à l’orientale, de technique à l’occidentale, et de principes moraux allégués (tels que justice, civisme, puritanisme, progressisme, etc.) qui dérivent de la tradition chrétienne. Tout cela compose une religion assez complexe pour séduire à la fois les peuples orientaux en pleine misère matérielle, et les Occidentaux en pleine anarchie morale. Cette religion mondiale a-t-elle [p. 252] des chances de remplacer sa grande et seule rivale, le christianisme ?

Du point de vue de la tactique, les Soviets jouent gagnant. Car au moment précis où le christianisme a renoncé à s’imposer aux âmes par la conquête politique et militaire, le bolchevisme a repris cette vieille méthode (exemples : Chine et satellites européens). Il prend ainsi la succession de l’Islam, de l’autoritarisme catholique, du collectivisme orthodoxe, et de la doctrine des princes luthériens, cuius regio eius religio. Mais simultanément, nous voyons le christianisme — et l’Église de Rome elle-même — se délier des pouvoirs temporels pour se conformer d’autant mieux à sa mission spirituelle. Au césaro-papisme de Moscou, l’Occident politique n’oppose guère que des pouvoirs profanes et totalement laïcisés : ses hommes d’État, sauf exception, n’agissent pas en tant que chrétiens, tandis que les hiérarques russes et satellites agissent tout strictement en tant que bolchévistes. D’où l’énorme avantage tactique de l’Église universelle moscovite.

Stratégiquement, le pronostic est différent. Le stalinisme n’apporte pas un message plus libérateur, plus exigeant et apaisant que le christianisme pour l’homme et l’âme individuelle. Il ne s’accommode pas de l’opposition, vie du civisme, ni de l’esprit de critique et de libre recherche, vie de la Science, laquelle est à son tour indispensable au progrès de la technique, faute de quoi nulle puissance ne pourra dominer. Enfin, niant toute transcendance, il détend le [p. 253] ressort de l’inquiétude créatrice, et prépare un état statique de la culture et de la société.

Mais le christianisme au contraire, si mal pratiqué qu’il demeure, a cependant prouvé depuis vingt siècles sa faculté de produire ou d’intégrer les plus grandes nouveautés dans tous les ordres, l’art, les sciences, la philosophie — sans renier ses bases évangéliques ; et de durer sans nul changement profond au travers des régimes les plus variés. Il n’a jamais renoncé à être missionnaire, à témoigner auprès de tous les peuples de sa vérité invariable et de son ambition universelle. Il n’a jamais cessé d’offrir à tous les hommes, quelle que soit leur race ou leur classe, ou leur degré d’évolution, la possibilité de se convertir à lui et de devenir des « hommes nouveaux ». Il doit donc gagner à long terme — bien qu’un tel pronostic soit encore tributaire de nos très courtes vues humaines. (En fait, il a « gagné » dès que l’homme y  croit, depuis 2000 ans à jamais, pour chacun et pour tous, contre personne.)

L’histoire du monde commence au xxe siècle

Dire que l’empire de Che-Huang-Ti dans sa légende était la grande puissance du monde, ce n’est rien dire, puisqu’il n’existait pas alors de monde mesurable et fini. Beaucoup d’autres empires se pensaient le [p. 254] plus grand, dans leur canton de la planète. Mais l’Europe la première a rendu l’histoire du monde simultanée. Tout d’abord par les Grandes Découvertes, énumérant les civilisations, puis par l’exportation de sa technique. L’Amérique et le communisme ont achevé l’œuvre sous nos yeux. Désormais, les temps et les rythmes des civilisations et de leurs nations sont destinés à s’accorder : par la guerre bien souvent puisque l’homme n’est pas bon, mais vers la paix quand l’accord s’établit par l’échange des vertus et des vices dans la lutte.

Les rythmes de l’histoire sont dictés aujourd’hui par deux puissances antagonistes mais qui se ressemblent déjà : l’Euramérique et l’Eurasie. Le rythme communiste ou le rythme occidental semblent bien devoir s’imposer nécessairement à l’Asie mère. Ils la divisent déjà en deux moitiés. Comment les accorder ? Ce serait faire une synthèse de la foi et de l’utopie. On peut prévoir que l’utopie, échouant longtemps, sera vaincue. Ou bien que l’Occident, lassé de sa liberté, le cède un jour à l’utopie presque à bout de course… Mais c’est encore juger par nos passions présentes. Il se peut qu’une logique plus générale, régie par la technique et la démographie, modifie prochainement le jeu mondial.

Je me transporte en esprit vers la fin de ce siècle, et je vois que le problème n’est plus du tout capitalisme ou communisme, USA ou URSS. Il y a le camp des pays encore sous-développés, ayant doublé de population, et le camp des pays relativement équilibrés [p. 255] dans leur effort de production. La grande angoisse des années de guerre froide a passé au second plan, ou bien est oubliée. La situation de l’URSS (aidée par l’Occident ?) s’est améliorée à ce point que les Russes sont désormais dans le camp des haves, confrontés à la Chine, chef du camp des have nots. Tout se ramène alors, en apparences, au dialogue millénaire de l’Orient pauvre et populeux mais religieux, et de l’Occident profane, riche et minoritaire. Mais déjà les deux termes sont en train de changer. L’Occident, découvrant le loisir, se tourne vers les religions et les divertissements de la culture. L’Orient, découvrant la technique et les moyens de surmonter sa misère, freine d’autant sa fécondité et se met à penser dans nos catégories. L’unification relative des deux moitiés de l’humanité va-t-elle désormais s’opérer sous le signe, d’ailleurs ambigu, du Progrès technique et social ?