(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Sur la prétendue décadence de l’Occident (avril 1958) » pp. 45-47
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Sur la prétendue décadence de l’Occident (avril 1958) am

D’où vient l’idée ?

Une décadence réelle peut n’être pas sentie ni repérée par le groupe ou l’individu qui la subit. Mais l’inverse n’est pas moins vrai : l’idée de décadence peut être cultivée avec une sombre complaisance à l’intérieur d’un groupe ou d’une culture en plein essor. Elle a toutes chances de se manifester chez ceux qui en sont réduits à commenter leur temps sans y être engagés par un risque immédiat ou par une volonté d’action visant à modifier le cours des événements : pessimisme fréquent des philosophes de l’histoire d’un ensemble humain. Elle naît aussi, probablement, chez celui qui, s’étant risqué, a perdu ou ne croit  plus à l’enjeu pour lequel il luttait en fanatique : pessimisme du militant d’une foi religieuse ou politique brutalement contestée par le succès des autres. Enfin, elle hante une classe qui se sent dépassée par des moyens de puissance qui la déposséderont : pessimisme bourgeois devant la technique. (Mais les classes dirigeantes de l’empire soviétique l’éprouveront à leur tour demain. Molotov à Oulan-Bator inaugure ce nouveau romantisme.)

Le principe est toujours le même : c’est d’étendre à l’ensemble l’échec d’une seule partie à quoi l’on tenait plus qu’à toute autre, qu’il s’agisse d’une culture, d’une cause ou d’une vie individuelle.

Je ne dis rien des délices clandestines qu’entretient l’amateur de crépuscules antiques. Beauté de Paestum enlisée dans les roses et la malaria. Préservons ces réduits pervers.

Tous les siècles de notre histoire ont déploré la décadence universelle et décrit des âges d’or nostalgiques. Le xxᵉ siècle étant celui d’une accélération sans précédent depuis Tubal-Caïn et Prométhée des conquêtes culturelles de l’Occident, il ne pouvait manquer de produire la jérémiade la plus amplement modulée sur nos perspectives prochaines. Sorel, Bergson, Spengler, Valéry et Toynbee et plusieurs centaines d’autres à leur suite nous l’ont répété sans relâche : l’Occident n’en a plus pour longtemps, ses vieilles vertus sont épuisées, les barbares vont le submerger… et vous l’aurez bien mérité.

Ces déplorations polémiques ne sont cependant pas le fait d’une société vraiment acculée à la ruine et penchant au bord du chaos. Elles supposent, par leur succès même et du seul fait qu’on les publie, quelques croyances fondamentales inébranlées, quelques vérités dominantes, qu’il est bon de mettre en doute, voire en crise, pour mieux les sentir en soi-même, et pour faire la leçon à ceux qui n’y  croient  plus, mais qu’on n’oserait pas attaquer si elles étaient mortellement menacées. Ainsi parle le Duc dans Mesure pour mesure : « Il reste à peine assez de vérité vivante pour rendre les sociétés sûres, mais assez de sécurité pour permettre de maudire les relations sociales. C’est sur cette énigme que roule la sagesse du monde. Ces nouvelles sont d’assez ancienne date, cependant ce sont des nouvelles de tous les jours. »

La crise de l’Occident est déjà dans Virgile, le déclin de la foi dans les Pères de l’Église, la fin de l’Histoire dans Augustin, premier philosophe de l’Histoire, la décadence de la chevalerie dans les romans qui fondent son prestige. Et combien [p. 46] de passions sont nées à l’instant précis où l’on a  cru perdu ce que l’on découvre aimer.

Mesures d’une décadence

Que dit-on lorsqu’on parle d’une culture décadente ? Rien de certain tant qu’elle n’a pas été réduite au silence définitif, recouverte par une « barbarie » durable, ou remplacée par une culture plus haute. Car auparavant, ses périodes dites par certains de décadence peuvent être nommées par l’histoire périodes de mue, de crise, de maladie des chiens. La seule vraie décadence est celle qui se termine par une chute sans remontée possible. Qui peut donc savoir aujourd’hui vers quoi transite l’Occident ?

Posons quatre critères de décadence d’une civilisation ou d’une culture : l’imitation plus faible ou la répétition vulgarisée prenant le pas sur la création ; la perte du pouvoir de rayonnement, ou au moins la tendance à subir les influences d’autres cultures au lieu de les influencer ; la perte du contact vivant avec les origines et avec les principes générateurs des lois, des mœurs, des arts et des croyances ; enfin, la faiblesse du support matériel (militaire, économique, démographique) faisant présager la perte de l’indépendance, suivie de l’imposition d’un système de valeurs étranger. Regardons alors l’Occident.

Il ne cesse de renouveler ses styles et les hypothèses de ses sciences, tout en conservant son passé, et le laboratoire du xxᵉ siècle (par quoi j’entends l’ensemble de nos créations) aura mieux enrichi le musée mondial que le xviiiᵉ tant vanté.

Perte de rayonnement ? C’est tout le contraire. Car si l’Europe n’imite aucune autre culture, même pas le passé de la sienne, nous voyons toute la Terre imiter ses techniques, ses formes de gouvernement, ses arts, ses sciences, et ses manies les plus grotesques. En revanche, voit-on les masses occidentales adopter le Taô, l’hindouisme, l’Islam ou la magie des Nègres ? L’adoption de notre alphabet et du birth control par la Chine a tout de même une autre importance que nos brèves poussées d’exotisme.

Perte du contact vivant avec les origines ? Peut-être aux USA, en URSS plus brutalement ; et ce fut le cas en Europe durant la basse époque bourgeoise du matérialisme scientiste. Mais la tendance s’est renversée dès le second tiers de ce siècle, en Europe, puis en Amérique. La renaissance religieuse est combien plus puissante dans nos diverses confessions que les modes littéraires qui occupent tant notre presse. Les auteurs et les peintres que l’on cite à l’appui de la « désintégration de nos valeurs » n’exerceront jamais une action comparable en étendue et profondeur à l’influence restauratrice d’un Maritain ou d’un Karl Barth, répercutée dans la pensée, les hiérarchies et les croyances d’Églises qui groupent dans le monde entier des centaines de millions de fidèles. Frottez-vous bien les yeux devant cette évidence que vous n’aviez jamais enregistrée.

L’affaiblissement du support matériel reste le seul motif vraiment sérieux d’inquiétude pour l’avenir prochain. Déjà le remède est trouvé, c’est l’union fédérale de l’Europe. Mais les résistances obstinées que provoque son application sont le signe d’un mal plus profond. Le grand délire nationaliste qui a provoqué les guerres mondiales n’a pas seulement compromis ou perdu nos positions de puissance politique ; il déprime et combat sournoisement notre volonté de guérir, dans le temps même qu’il excite contre nous les peuples qui l’ont « attrapé ». À cause de lui, nous refusons de nous unir, tandis qu’à cause de lui les Arabes se fédèrent. Différents ou contraires selon l’âge des nations, tous ses effets tendent à ruiner l’Europe, cœur et cerveau, plexus solaire de l’Occident.

Mais nos valeurs sont-elles universelles ?

Nous exportons avec succès dans le monde entier nos machines, nos structures politiques et sociales, notre hygiène scientifique et nos virus ; mais nous omettons trop souvent d’y joindre un mode d’emploi circonstancié, et des indications de régime ou de cure. Or nos produits sans nos valeurs créent du chaos, bouleversent les métabolismes culturels, et sont capables de détruire en une année des équilibres séculaires que le colonialisme avait laissés intacts. Voilà bien le problème du siècle planétaire. Il est plus immédiat et mieux déterminé que les spéculations sur notre décadence ; il nous engage et nous provoque, quand celles-ci ne tendaient qu’à nous convaincre de la vanité de toute intervention, en nous livrant à des fatalités imaginaires.

Mais avant d’attaquer ce problème, pour se qualifier à le faire, voici l’épreuve élémentaire qu’on fera bien de s’imposer. On se demandera si les valeurs occidentales sont réellement universelles, ce qui veut dire : — peuvent-elles être adoptées par tous les peuples, et marquer un progrès pour tout homme d’où qu’il vienne qui les prend pour guides ou repères ?

Je fonderais pour ma part une réponse positive sur quelques motifs généraux que je ne puis qu’énumérer ici. Il m’apparaît que l’Occident, seul dans le monde du xxᵉ siècle, possède le [p. 47] droit, la volonté et les moyens d’étendre à l’univers son système de valeurs, sans mériter d’être taxé d’impérialisme ou d’orgueil provincial.

Le Droit. — Car l’Occident est la seule civilisation connue qui se soit posé la question critique de sa fonction universelle, appuyant du même coup la seule candidature sérieuse à cette fonction. Une civilisation qui se prendrait naïvement pour universelle — comme elles le firent toutes jusqu’ici — prouverait par là qu’elle ne l’est pas et qu’elle a très peu de chances de le devenir jamais, puisqu’elle ignore le bien des autres et ne se prépare donc point à l’intégrer.

La Volonté. — D’une part, le christianisme dès sa naissance se veut salut pour tous et pour chacun. Son idée de la personne en puissance dans tout homme, son idée de l’amour du prochain, son antiracisme foncier et son refus du système des castes en font une religion missionnaire par essence. D’autre part, la science née de l’Europe se veut exacte en tous lieux et tous temps et fonde mieux que la raison classique cette ambition œcuménique.

Les Moyens. — L’appareil d’exploration, d’information et de comparaison élaboré depuis des siècles par l’Europe se révèle aujourd’hui capable, virtuellement, de digérer, d’intégrer, d’adapter et de réinterpréter dans une synthèse ouverte tout ce que l’homme d’autres temps et d’autres lieux a pu concevoir et créer.

La Vocation. — Une remarque suffira : même les valeurs « révélées » auxquelles se réfèrent les Occidentaux les renvoient à l’universel et les ouvrent à l’aventure, au lieu de les enfermer dans l’apaisante horreur d’un Sacré hiératique ou cyclique.

Quelle est l’autre culture ou civilisation qui propose aujourd’hui plus et mieux, avec quelques chances d’être crue ? Certes, le communisme offre au monde de Bandoeng une version grossièrement simplifiée de ce qui précède, mais c’est encore de l’Occident, dont il est né, qu’il tire ses prétentions universelles. L’indigence absolue de sa spiritualité le rendra vite inapte à les soutenir.