(1968) Preuves, articles (1951–1968) «  Sur le vocabulaire politique des Français (novembre 1958) » pp. 64-66
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Sur le vocabulaire politique des Français (novembre 1958) aq

Quand les « masses » ne sont plus la masse. — Les chiffres du référendum me paraissent commander une sérieuse révision du vocabulaire politique, dans ses termes fondamentaux.

Par exemple, on peut accorder le sens traditionnel et un peu vague des mots peuple et démocratie avec les résultats du référendum : il suffit pour cela d’admettre que la démocratie, gouvernement du peuple, est en fait le régime choisi par la majorité des électeurs. En revanche, les résultats du référendum étant donnés, si on les déclare contraires à la démocratie, il faut admettre alors que ni le peuple ni la démocratie ne sont ce que l’on croyait , que le « vrai » peuple n’est pas valablement représenté par la majorité des électeurs, et que la « vraie » démocratie ne saurait être définie que par les vœux de la minorité et les éditoriaux de L’Express. Ce qui est peut-être moins absurde en fait que ne le font  croire  les étymologies : je n’en jugerai pas dans cette chronique. Je voudrais seulement signaler des difficultés sémantiques et suggérer leur solution. Il y a longtemps que la Logique de Port-Royal m’a convaincu qu’on peut faire dire aux mots tout ce que l’on veut, « à condition d’en avertir ».

On  croyait  jusqu’ici que le peuple signifiait l’ensemble de la population d’un pays, ou l’élément « populaire » par contraste avec les « élites » sociales, ou encore « les masses » par opposition aux « deux cents familles » : dans tous les cas, c’était le grand nombre. L’appel au peuple, procédé démocratique par définition, était donc l’appel au grand nombre. Mais aujourd’hui, quatre Français sur cinq ayant affirmé leur volonté de passer de la Quatrième à la Cinquième, si l’on estime que ce résultat n’exprime pas l’opinion du vrai peuple et sonne le glas de la vraie démocratie, c’est qu’on a changé le sens des mots depuis Rousseau, mais non pas d’une manière univoque, invariable et clairement déclarée.

Sartre, décrivant la manifestation du 4 septembre, nous montrait « au milieu de la place, le prince ; autour de lui, le chœur des élus ; puis, derrière les barricades et le cordon des flics, très loin, le grondement du peuple qui dit Non. » Voyons les faits. Sans grondement, le peuple a dit Oui. C’est donc qu’il n’était pas le véritable Peuple, celui qui aura toujours raison, et qui ne peut être défini par une trompeuse majorité 71 . Car le vrai Peuple vote à gauche de Guy Mollet, c’est-à-dire à l’Est de la Gauche. Un paysan, un artisan, un camionneur, un petit commerçant athée ou catholique, un ouvrier même syndiqué n’est pas le Peuple, dès l’instant qu’il vote pour de [p. 65] Gaulle : c’est un électeur égaré et même, on le précise, « terrorisé ».

Il s’ensuit que le vrai Peuple — celui qui gronde — et que les vraies « masses », qui sont une part de ce 20 % dont on ne veut à aucun prix être coupé, sont les électeurs communistes, soutenus dans le cas présent par quelques radicaux et quelques groupes d’intellectuels bourgeois. Comme ils sont une minorité, il faut bien en conclure qu’une vraie démocratie, celle du vrai Peuple, ne saurait être gouvernée que par une élite éclairée, sachant mieux que la grande masse amorphe ce que celle-ci doit vouloir pour son bien : ce serait une aristocratie, au sens littéral de ce terme. Pourquoi pas ? Mais il faut en avertir. On préfère mélanger les clichés et les faits, et l’on invoque Michelet pour faire passer Lénine.

Sur un terme inutile et incertain. — L’usage du mot démocratie dans nos discussions politiques signale presque toujours l’apparition de la mauvaise foi. On devrait donc se l’interdire, car au fait, il ne sert à rien dès l’instant que chacun se déclare démocrate et que seul l’adversaire (ou l’autre) ne l’est pas, cependant que nulle définition claire et distincte ne peut tenir lieu d’étalon et permettre en bonne foi de trancher le débat.

Si la démocratie est ce qu’en dit le Littré, un régime où le peuple exerce la souveraineté, elle n’a jamais été réalisée et ne saurait l’être. On a donc tacitement convenu d’appeler démocraties les régimes où le peuple, qui ne saurait l’exercer, délègue la souveraineté à qui lui plaît. À partir de là, ce qui règne, c’est la confusion sémantique.

On appelle démocratie populaire, par un apparent pléonasme (puisque demos égale populus), tout régime imposé à la nation entière par une infime minorité, pourvu qu’elle ait pris soin de se nommer le « vrai peuple ». Ainsi Khrouchtchev peut déclarer sans rire que le référendum français n’est pas plus populaire qu’il est démocratique.

On parle de plébiscite (du latin plebs, populace ou prolétariat, par contraste avec populus, le peuple entier) quand une majorité trop forte se dégage. C’est un paradoxe étymologique, mais il y a plus. Nonobstant la définition de la démocratie comme volonté du plus grand nombre, le plébiscite est généralement considéré par les Français comme antidémocratique.

On appelle démocratie formelle (ou réactionnaire) un régime où les droits politiques sont garantis par le libre jeu des partis et de l’opposition ; et démocratie réelle (ou progressiste) un régime de parti unique, si toutefois ce parti se dit de gauche et réussit à liquider l’opposition. Cependant, le fascisme, qui a tous les caractères d’une telle « démocratie réelle », est généralement défini comme le contraire de la démocratie. Ceux qui demandent pourquoi sont traités de fascistes.

Si un peuple décide à une très forte majorité de déléguer sa souveraineté à un seul homme au lieu de 596, on peut dire, dans ce cas, ou bien que la dictature ainsi plébiscitée est démocratique, ou bien que la vraie démocratie n’est pas le régime élu par la majorité, mais au contraire celui que préconise une minorité éclairée. Si cette minorité prenait le pouvoir, quelle serait alors la différence formelle entre les deux régimes ? L’un serait une dictature librement choisie par la majorité, l’autre une dictature imposée par la minorité au nom de la liberté. Tous les deux pourraient se dire démocratiques.

Mais que se passerait-il dans le cas, fort improbable, où l’on renoncerait à invoquer ce terme, qui ne signifie plus rien puisqu’on l’applique à tout ? On se verrait contraint de définir les oppositions véritables et de remplacer la discussion des mythes hérités du xixe siècle par celle des structures politiques réclamées par le xxe siècle : centralisme uniforme ou fédéralisme, cadre national ou continental, autonomies locales et plans de production, etc. Les grands critères deviendraient, j’imagine, la liberté et l’efficacité. Les grands débats seraient entre partisans du confort ou du sens de la vie… On parlerait, en somme, des mêmes choses qu’aujourd’hui, mais ce serait plus clair et moins bête. Simplifiez par « démocratie » les polémiques contemporaines, vous verrez comme tout est plus net !

 

Sur une phrase insensée. — Jean-Paul Sartre est une belle intelligence. Quand il écrit la phrase suivante : « Il y a cent-cinquante ans que la France est adulte, qu’a-t-elle besoin d’un père ? » on se demande sérieusement ce qu’il veut dire.

 Croit -il, comme celui qu’il attaque, à une France idéale, personnifiée, différente des Français réels ? C’est peu probable.  Croit -il que le corps électoral français a fait preuve d’une égale maturité depuis 150 ans, la sagesse des pères se prolongeant dans celle des fils, et le plébiscite de 1852 dans celui de 1958 ? Sûrement non. Penserait-il qu’une nation « adulte » n’a plus besoin d’être gouvernée ? On peut l’imaginer, mais non pas le vérifier. La France réelle, depuis 150 ans : celle de Napoléon en 1808, de la Restauration et de la Charte, de Gavroche sur les barricades, [p. 66] du Prince-Président, du Second Empire, de la Commune, des Jules, de Delcassé, de Clemenceau, du Front populaire, de Vichy, des 26 ministères de la Quatrième, et j’en passe, n’apparaît guère dans son ensemble plus « adulte » que la Nouvelle Vague.

La phrase citée n’a aucun sens, mais elle n’en est pas moins révélatrice. Politiquement absurde, elle donne la clef d’une attitude psychologique intéressante.

 

L’image du père. — N’est-il pas remarquable que Sartre, introduisant une longue diatribe contre la monarchie nouvelle, s’en prenne d’abord à la croyance en Dieu ? « Il est normal, écrit-il, qu’un certain nombre de personnes, maltraitées par la vie, aient besoin de  croire  en Dieu et surtout en Son Incarnation. Combien de femmes solitaires et trahies ont étendu leur ressentiment à l’espèce entière : tout ce qui est humain leur fait horreur, elles aiment les chiens et les surhommes. » Si donc les Français veulent un roi, c’est qu’ils cèdent au mirage du « Grand Un », à l’attrait du « Gentil Seigneur » auquel on offre « amour et foi en échange de son aide et protection ». Et si Sartre est contre de Gaulle, c’est qu’il est d’abord contre Dieu : de Gaulle et Dieu se confondent avec l’image du Père. Voilà l’ennemi. Je suis adulte, ou quoi ?

À chacun ses complexes et ses débats intimes. Je n’entends parler ici que des projections publiques d’une attitude qui échappe à tout jugement moral. C’est la politique œdipienne qui tombe seule sous le coup de la critique. Elle procède d’une révolte affective contre toute forme d’autorité personnifiée. Devant l’image du Père, elle ne peut concevoir que l’adoration lâche ou la révolte, l’idolâtrie ou l’iconoclastie. Elle n’arrive pas à la notion de respect, qui est une attitude réfléchie, librement consentie, tout bien pesé…

« Je ne  crois pas en Dieu, insiste Sartre — mais si dans ce plébiscite je devrais choisir entre Lui et le prétendant actuel, je voterais plutôt pour Dieu : il est plus modeste. » Cette phrase bizarre esquisse une distinction — rhétorique ou sincère, je ne sais — entre Dieu et le Général ; mais elle échoue dans un sophisme. En effet, si Sartre préfère Dieu au Général, c’est qu’il peut nier l’existence de Dieu, non celle du Général. Or si Dieu n’existe pas, le monarque n’a rien au-dessus de lui qui le juge et limite son pouvoir : il sera donc dictateur absolu. Tout pouvoir, dans un monde sans Dieu, devient fatalement abusif. En fait, de Gaulle étant chrétien, ne saurait être un dictateur à la Staline, seul porteur du Sens de l’Histoire, maître des âmes et des réflexes. En d’autres termes : dans le monde sans Dieu d’un Sartre, de Gaulle doit nécessairement apparaître comme le Tyran sans frein ni loi — tandis que dans le monde où Dieu existe, qui est celui du général de Gaulle, la tyrannie totalitaire est impensable. J’entends qu’elle serait condamnée par la Vérité même que le chef veut servir. Les crimes d’Hitler et de Staline étaient légitimés, bien au contraire, par la doctrine que proclamaient ces hommes, et que beaucoup de ceux qui ont voté non, aux deux extrêmes, approuvent encore.

 

Problème particulier d’une monarchie française. — Personne ne peut douter que la Ve République soit une forme de monarchie très voisine de l’américaine. Comme cette dernière, elle demeure élective, mais elle est encore plus laïque : point de prières publiques ni de serment sur la Bible. Ceci tient à la persistance du complexe anticlérical, survivant aux pouvoirs réels de l’Église catholique dans ce pays.

On observe en effet que les monarchies sacrées, fondées sur le rite catholique, ont été renversées dans toute l’Europe par un anticléricalisme intransigeant. En revanche, les pays protestants, ignorant le cléricalisme, ont conservé des monarchies incontestées, fort bien admises par leurs fréquentes majorités de gauche. Anglicane et presbytérienne en Grande-Bretagne, calviniste en Hollande, luthérienne dans les trois pays scandinaves, la monarchie paraît s’accommoder d’un sens civique qu’on est en droit de dire « adulte » cette fois-ci, et d’un socialisme concret, plus poussé que partout ailleurs. (La Suisse républicaine est bien moins progressiste à cet égard.) C’est que la royauté, dans ces nations, n’est plus sacrée mais respectable et respectée. Elle ne peut exciter ces fureurs œdipiennes que réveille au cœur d’un Français le moindre rappel apparent de tant de Pères distants, orgueilleux et frivoles.

Le grand problème qui se pose au général de Gaulle n’est-il pas celui d’instaurer dans une France anticléricale et catholique un type de monarchie qui, jusqu’ici, n’a fait ses preuves que chez les hérétiques ?