(1977) Bulletin du Centre européen de la culture, articles (1951–1977) «  Henri Brugmans, Les Origines de la civilisation européenne (septembre 1959) » pp. 24-26
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Henri Brugmans, Les Origines de la civilisation européenne (septembre 1959) aw

L’auteur se défend de croire à l’histoire éducative ou utile, celle d’un Bossuet ou d’un Fénelon, pourvoyeuse de conseils politiques. Car il voit bien que l’on appelle « hardies ou téméraires, généreuses ou imprudentes, sages ou trop molles » des actions similaires, selon leur seule issue. Il conçoit l’histoire comme une « psychanalyse collective », comme une prise de conscience du groupe humain, qui le prépare à sa mission présente « en l’émancipant de ses complexes ». Dans cette vue de l’histoire, l’objectivité pure ne mènerait qu’à déchiffrer des documents. Or : « Au départ de tout travail historique se trouve une philosophie implicite, qui est surtout dangereuse lorsqu’elle reste inconsciente. »

Depuis cent ans, l’enseignement de l’histoire est dominé par une doctrine le plus souvent informulée, que l’auteur définit comme le « natiocentrisme ». Doctrine évolutionniste, idéaliste et déterministe à la fois, que l’historien, selon Brugmans, se doit de répudier d’abord du seul point de vue de la méthode, sans même parler des désastreuses conséquences politiques qu’elle entraîna.

[p. 25] Ici Brugmans pose trois questions :

Premièrement : Est-il vrai que l’État national actuel soit le produit naturel, normal et, dans une certaine mesure, « idéal », du progrès ? — Deuxièmement : La science historique peut-elle, sans forcer les données dont elle dispose, retrouver l’existence d’une continuité nationale « se perdant dans la nuit des temps » ? — Troisièmement : Est-il permis de séparer le phénomène national de son contexte général et de l’isoler comme s’il était le phénomène déterminant qui, à lui seul, expliquerait l’histoire ?

En quelques pages nourries d’exemples frappants, Brugmans montre pourquoi l’on doit répondre non aux trois questions ; il établit que l’Europe est antérieure à ses nations (qu’elle seule explique et non l’inverse), et il formule les thèses directrices d’une interprétation générale de l’Europe comme « champ d’étude intelligible », selon la formule célèbre de Toynbee. Texte classique, à méditer non seulement par les professeurs, instituteurs et autres enseignants, mais par tous ceux qui peuvent jouer un rôle dans l’édification de l’Europe unie, et que des préjugés scolaires retiennent encore, au seuil d’agir.

« Civilisation incomparablement dynamique, (l’Europe) réinterprète sans cesse ses grandes autorités traditionnelles. Les variations de son histoire ne s’expliquent que par un fond commun… Qui veut écrire l’histoire de l’Europe doit commencer par les héritages. » L’auteur en décrit cinq : Rome, les Barbares, l’hellénisme, Israël et le christianisme. À la triade classique Athènes-Rome-Jérusalem, il ajoute à bon droit l’héritage des Barbares, Celtes, Germains et Slaves, dont l’apport trop souvent méconnu (pour avoir été trop souvent exagéré jusqu’à l’absurde par les propagandes que l’on sait), vient d’être replacé dans sa plus juste perspective par G. de Reynold ; et il distingue plus soigneusement que d’autres l’héritage hébraïque de celui du christianisme.

C’est avec sa deuxième partie, les Expériences communes, que Brugmans aborde vraiment la « réinterprétation » annoncée. Et cela va nous conduire de Constantin à Grégoire VII, à travers les siècles les moins généralement connus de notre aventure, ceux durant lesquels se nouera la première synthèse spécifiquement européenne. Brugmans, comme Dawson et G. de Reynold, s’attache à cette période pour mieux mettre en lumière la « maturité » qu’elle prépare, et qu’inaugure le xie siècle.

Friedrich Heer tient que « l’Europe s’est constituée aux xie et xiie siècles », et Marc Bloch écrivait que « l’Europe fut une création du haut Moyen Âge ». Enfin Reynold appelle chrétienté, c’est-à-dire Europe, les xie , xiie et xiiie siècles, après quoi commence selon lui « la déformation de l’Europe ». Quelles que soient leurs variations d’un ou deux siècles dans l’appréciation de l’époque de « naissance », tous ces auteurs catholiques s’accordent à reconnaître dans le Moyen Âge le « sommet » de l’Europe. À quoi l’on pourrait opposer que le terme d’Europe, si fréquent sous les Carolingiens, disparaît précisément du xie au xive siècle, et ne reparaît guère qu’avec les œuvres du Pape Pie II [p. 26] (Æneas Silvius Piccolomini) vers le milieu du xve siècle… Il y a là un beau paradoxe historique, que nous ne pouvons que signaler dans cette brève recension.

Le grand avantage de Brugmans, étudiant la période carolingienne ou la formation du Saint-Empire, par exemple, c’est qu’il est Hollandais de culture polyglotte. Voilà qui lui permet de se placer à un point de vue qui n’est ni français ni germanique, ni latin ni anglo-saxon, quant aux préjugés, mais tout cela à la fois quant aux sources et aux exemples invoqués dans les littératures les plus variées. Il était important que l’on écrive en français une histoire qui situe l’évolution « française » avant la lettre dans une perspective européenne, exempte d’interprétations inspirées par un nationalisme rétrospectif, et qui explique en remontant au plus haut (bien avant le jacobinisme !) certains réflexes antifédéralistes de la France actuelle.