(1961) Vingt-huit siècles d’Europe « III. L’ère des philosophes. De Leibniz à Condorcet — III.4. Pendant ce temps, l’Amérique du Nord… » pp. 160-161

4.

Pendant ce temps, l’Amérique du Nord…

Tandis que l’Europe intellectuelle s’interrogeait ainsi sur son destin, l’Amérique décidait du sien. Elle devenait l’avenir de l’Europe, ou du moins l’avenir de ces Européens qui désespéraient de réussir sur leur sol l’union nécessaire. C’est ce que Benjamin Franklin (1706-1790) a bien su voir et dire dans une série de lettres écrites de Paris à ses compatriotes :

Toute l’Europe est gagnée à notre cause (la création de l’Union des États indépendants américains), elle applaudit à nos efforts et nous accompagne de ses vœux. Les hommes qui vivent sous le joug du pouvoir arbitraire n’en approuvent et n’en désirent pas moins la liberté : ils désespèrent presque de voir jamais le rétablissement de l’Europe et lisent avec impatience tout ce que l’on écrit sur l’établissement de constitutions indépendantes dans notre continent. On rencontre partout d’innombrables personnes qui envisagent de se rendre en Amérique avec leurs familles et leurs fortunes, dès que la paix et l’indépendance y seront assurées, de sorte que l’on peut généralement escompter que les émigrations de l’Europe nous vaudront un surcroît de puissance, de richesse et de science. L’idée se répand de plus en plus que les régimes tyranniques qui se maintiennent au pouvoir en Europe devront s’assouplir et accorder plus de libertés aux peuples, s’ils veulent diminuer l’ampleur des émigrations ou même les prévenir. On pense ici dans presque tous les milieux que notre cause est la cause de tout le genre humain, et qu’en défendant notre liberté, nous combattons pour la sienne. C’est une tâche merveilleuse que nous a assignée la Providence, et je ne puis donc qu’espérer fermement qu’elle nous aura accordé aussi la force et le courage nécessaires pour la remplir et qu’elle couronnera nos efforts de succès. 141

Et tandis que l’Europe intellectuelle, négligée par les grands politiques, accumulait les plans d’union mais n’en réalisait aucun, l’Amérique, elle, se fédérait.

Ses hommes étaient Européens, sans exception. Et ses idées étaient européennes. Elle ne se sépara de la mère patrie que sur la seule question de la réalisation de ces idées. Or à ce point, [p. 160] intérêts précis entraient en jeu, et comme les hommes d’État européens se révélaient incapables de les prendre au sérieux, il n’y eut pas convergence mais conflit.

Certes, les pionniers de l’Union américaine n’opposaient à l’Europe que les principes formulés par nos propres élites, mais ces principes étaient refusés en fait par tous nos États souverains. C’est pourquoi l’Anglais Penn, s’il n’a pu faire l’Europe, a contribué à faire l’Amérique. Or il faut voir que si cette colonie a trouvé bon de mettre un terme à la désunion de ses États, c’est aussi pour se rendre indépendante « de tout contrôle et de toute influence européenne ». Citons une page du Federalist, qui ne manquera pas de suggérer aujourd’hui l’idée d’un nouveau retour des choses…

The Federalist est un recueil de 85 articles de journaux écrits pour défendre la Constitution votée par la Convention Fédérale le 17 septembre 1787. Ce plaidoyer est adressé au peuple de l’État de New York par Alexander Hamilton, John Jay et James Madison. Son autorité est restée considérable jusqu’à nos jours. Les publicistes d’Amérique, les professeurs et les étudiants, les juges de la Cour Suprême, y voient avec raison le premier commentaire de la Constitution fédérale, et l’un des monuments de la science politique. Le texte que nous citons est de Hamilton, et il est extrait du chapitre XI :

Le monde peut être divisé politiquement, comme géographiquement, en quatre parties dont chacune a des intérêts distincts. L’Europe, pour le malheur des trois autres, les a toutes, à des degrés divers, soumises à son empire par ses armes et ses négociations, par la force et par la fraude. L’Afrique, l’Asie, l’Amérique sont successivement tombées sous sa domination. La supériorité que l’Europe a depuis si longtemps conservée l’a disposée à se regarder comme la Maîtresse de l’univers, et à croire le reste du genre humain créé pour son utilité. Des hommes, admirés comme de grands philosophes, ont positivement attribué à ses habitants une supériorité physique, et ont sérieusement assuré que tous les animaux, ainsi que la race humaine, dégénéraient en Amérique ; que les chiens même perdaient la faculté d’aboyer, après avoir respiré quelque temps dans notre atmosphère.

Les faits ont trop longtemps appuyé ces arrogantes prétentions des Européens. C’est à nous à relever l’honneur de la race humaine et à faire connaître la modération à ces frères usurpateurs. L’Union nous en rendra capables. La désunion préparerait une nouvelle victime à son triomphe. Que les Américains se lassent enfin d’être les instruments de la grandeur européenne ! Que les Treize-États, [p. 161] réunis dans une étroite et indissoluble Union, concourent à la formation d’un grand système américain qui soit au-dessus du contrôle de toute force ou de toute influence européenne, et qui lui permette de dicter les termes des relations entre l’ancien et le nouveau monde !