(1965) La Suisse ou l’histoire d’un peuple heureux « I. Le paysage historique, ou comment se forme une fédération — I.2. « L’histoire suisse commence avec Guillaume Tell » » pp. 26-35

« L’histoire suisse commence avec Guillaume Tell »

Le Suisse moyen, quand il lui arrive de penser à son histoire, imagine le serment du Grütli comme un point de départ absolu. C’est l’aube des temps, tout ce qui précède n’est que ténèbres.

[p. 26] Le Suisse moyen oublie seulement que 1291, cela se situe tout à la fin du deuxième tiers de notre ère.

Avant que se noue le premier germe de ce qui deviendra, si Dieu lui prête vie, la Suisse actuelle, il y a eu déjà plusieurs siècles d’Europe et la grande floraison du Moyen Âge. Il y a eu l’essor des monastères, l’empire carolingien, le Saint-Empire, l’art roman et les cathédrales, les croisades, les grandes écoles théologiques, le printemps de l’amour courtois, la chevalerie et les Communes. Tous ces mouvements profonds de l’âme, toutes ces révolutions du sentiment, de l’esprit, de la vie communautaire, ont recouvert le continent ; ils ont formé et transformé les hommes, modelé le visage de leurs pays ; mais déjà la plupart d’entre eux, en cette fin du xiiie siècle, penchent vers leur déclin ou sont en crise. Tout cela, les Suisses d’aujourd’hui l’ont en commun avec l’Europe entière, et leurs ancêtres y ont participé avec une ardeur créatrice dont les traces monumentales restent visibles de nos jours. Et cependant, lorsque, en 1308, l’avocat normand Pierre Du Bois présente à Philippe le Bel le premier plan connu d’une union de l’Europe en vue de renouveler les croisades, il propose de fédérer un très grand nombre de royaumes, principautés ou républiques qu’il énumère, mais la Suisse n’est pas mentionnée : c’est un nom qui n’existe pas encore.

Faudrait-il en conclure que ce pays peuplé et cultivé depuis des âges, et que l’Histoire n’a pas épargné plus qu’un autre, n’a jamais possédé jusque-là d’individualité distincte ? L’histoire de cette région, en tant que « Suisse », n’aurait-elle pas bien d’autres points de départ possibles, pour le moins aussi convaincants que 1291 ?

Il y eut un premier nom qui désigna la plus grande part, et de tout temps la plus peuplée, du territoire de la Suisse actuelle, et ce fut le nom des Helvètes. Ces Celtes, nous dit Jules César, surpassaient en valeur guerrière tous les autres Gaulois, à cause des combats continuels qui les opposaient aux Germains. [p. 27] Enfermés entre le Jura, le Rhin et le Bodan au nord, les Alpes et le Léman au sud, passionnés de la guerre, persuadés de leur force, ils décidèrent de quitter leur pays et de faire de la Gaule entière leur empire.

Quand ils se croient prêts pour cette entreprise, ils mettent le feu à leurs quelque douze villes et quatre cents villages, et aux maisons isolées ; tout le blé qu’ils ne devaient pas emporter, ils le livrent aux flammes : ainsi, en s’interdisant tout espoir de retour, ils seraient mieux préparés à braver les hasards à venir ; et ils ordonnent que chacun emporte de la farine pour trois mois.

César les poursuit avec ses légions levées à la hâte, les rejoint à Bibracte, près d’Autun, les bat et oblige leurs débris à regagner leur pays d’origine, quitte à rebâtir leurs cités.

Les Helvètes auraient-ils fondé la première Suisse bien définie ? Il est curieux que leur nom ait donné lieu d’une part à la désignation « sublime » de la Suisse : c’est la « libre Helvétie » des romantiques et de nos chants patriotiques, ou l’Helvetia des inscriptions latines, des monnaies et des timbres-poste — et d’autre part à une certaine dérision de nos vertus autant que de nos travers : l’honnêteté ou le sérieux des Suisses sont souvent qualifiés d’« helvétiques » comme leur lourdeur 3 . Tel personnage de Giraudoux s’irrite contre Rousseau : « Décevant Helvète ! »

Mais l’Helvétie assujettie par les Romains, comme devait l’être un peu plus tard la Rhétie alpestre — dont la population venait de l’Illyrie, aujourd’hui yougoslave, et de la Vénétie — cessa vite de former dans l’Empire une unité territoriale. Aux 110 000 rescapés de Bibracte, rapatriés par Jules César, se mêlèrent les légions romaines, les administrateurs, les constructeurs de routes et de nombreuses cités prospères (dont plus [p. 28] d’une mérita le titre d’Augusta), enfin des colonies de vétérans. L’hérédité helvète des Suisses d’aujourd’hui est donc diluée à l’extrême, les Alamans et les Burgondes s’étant établis en grand nombre, dès le début du ve siècle, sur les ruines en partie désertées des villes et des bourgades gallo-romaines. Mais un autre héritage plus certain de l’époque helvéto-romaine s’est transmis à la Suisse médiévale et régionale. Les pagi jouissaient chez les Helvètes d’une vie locale plus libre et plus diversifiée que celle qu’on a pu constater dans les autres « nations » des Gaules. Le morcellement romain ne fit qu’accentuer ce premier caractère constant, où plusieurs historiens modernes voient l’origine de l’existence avant tout cantonale des Suisses.

La formation des royaumes successifs de Bourgogne et du duché d’Alamanie provoquera aux siècles suivants une diversification d’une autre sorte : à l’est s’implanteront des dialectes germaniques, à l’ouest un langage romanisé, tandis qu’au sud-est rhétique, le latin des soldats, lentement transformé, deviendra le ladin et le romantsch.

Conquise par les Francs puis intégrée à l’empire de Charlemagne, la région du Plateau et des Alpes ne connaîtra plus d’unité distincte pendant des siècles. Après le partage de Verdun, un second royaume de Bourgogne et le duché d’Alamanie s’allient provisoirement pour faire face aux raids des Hongrois, qui viennent de l’est, et aux pirates arabes qui viennent du sud. Mais bientôt la dissolution féodale de ces deux souverainetés, dont héritent les rois du Saint-Empire, donne naissance à une bigarrure indescriptible de fiefs enchevêtrés, de cités libres, d’abbayes, d’évêchés, d’avoueries impériales, et de communautés foncières ou propriétés collectives, selon la formule de l’Allmend héritée du droit germanique, et qui a subsisté jusqu’à nous dans les vallées centrales des Alpes. Tout cela, fondu dans le grand corps du Saint-Empire romain de nation germanique. À la faveur de la faiblesse de ce lien trop lointain, trop idéal, des familles gouvernantes se constituent. Dans le domaine de l’actuelle Suisse, les principales seront les Zähringen, les [p. 29] Lenzbourg, les Kybourg, les Savoie, les Neuchâtel, et enfin les Habsbourg.

Bertold de Villingen, fils d’un « homme libre » du Brisgau, reçoit de l’empereur Henri IV le titre de duc de Zähringen et l’avouerie impériale de Zurich, dont le couvent de Fraumünster possède la suzeraineté de la vallée d’Uri. Ses descendants vont dominer la plus grande partie du pays, entre le Rhin, les Alpes et le Léman, jusqu’au début du xiiie siècle. Ils fondent des villes, Fribourg et Berne, fortifient les cités romandes et leur donnent des franchises qui les libèrent des seigneurs environnants et du clergé. Le duc Conrad est investi par l’empereur du titre de « recteur de Bourgogne ». Son petit-fils, Berthold V, se voit offrir la couronne impériale par les Gibelins, à la mort d’Henri IV, mais la refuse. Les Savoie lui ont déjà repris une partie de la Romandie, lorsqu’il meurt sans enfants en 1218. Jamais la Suisse n’avait été plus proche de s’unifier sous un pouvoir quasi royal. Faut-il dater des Zähringen ses origines ? Mais personne n’y songe sérieusement. Seuls les Bernois restèrent longtemps fidèles au souvenir de leurs ducs. Il est curieux de replacer dans ce contexte le fait que Berne est aujourd’hui la « ville fédérale » de la Suisse.

Quant à l’héritage immédiat des Zähringen, il donne lieu à des contestations d’une infinie complexité. Les Kybourg et les Savoie tentent d’arrondir leurs possessions, aux dépens les uns des autres. Leur lutte, longtemps incertaine, va séparer une fois de plus — cette fois-ci pour longtemps — l’est alémanisé et l’ouest latinisé, mais elle se terminera, avec le deuxième tiers du xiiie siècle, au profit d’un troisième larron.

En Alsace et en Argovie, aux alentours de l’an mille, une famille dont le nom primitif serait Habicht commence à se manifester. Vers 1025, elle construit le château fort de la Habsbourg tout près des ruines de Vindonissa, autrefois capitale militaire de l’Helvétie romanisée. Les Habsbourg ont déjà le génie des mariages : ils épousent des Lenzbourg, des Kybourg, et des cousines éloignées qui ramènent dans la famille les héritages en [p. 30] voie de dispersion. Rodolphe Ier qui est né en 1218, l’année de l’extinction des Zähringen, se trouve ainsi le successeur de la majeure partie du domaine des Kybourg lorsque cette dynastie s’éteint elle aussi en 1263. Est-ce lui qui va fonder la Suisse ? Il ne s’en faudrait plus que de quelques campagnes pour ramener sous son obédience les villes romandes, le pays de Vaud et Bâle. S’il pouvait au surplus resserrer son emprise sur les communes forestières qui commandent les cols des Alpes, il serait enfin le maître et l’unificateur de l’ancien territoire des Helvètes. Par l’astuce et la force alternées, il est en train d’y réussir. Il a mis le siège devant la résidence de l’évêque de Bâle, en 1273. Mais c’est là que lui parvient la nouvelle de son élection à l’Empire.

Désormais, le destin des Habsbourg va se détacher rapidement de celui de leur pays d’origine. Tandis que les premiers confédérés, lentement, ville à ville, en trois siècles, étendront le réseau de leurs ligues sur les fiefs alémanes de Rodolphe et en chasseront ses descendants, c’est aux dimensions de l’Europe et bientôt de deux Amériques que les Habsbourg, dans le même temps, étendront leur pouvoir impérial et royal. Au xvie siècle, Charles Quint aura sans doute perdu le berceau de sa famille, mais il régnera sur le monde.

J’anticipe, mais c’est pour poser dans leur vraie perspective historique deux phénomènes européens promis à une durée exceptionnelle et tirant tous les deux leurs origines des mêmes lieux et des mêmes circonstances : la maison de Habsbourg et la Suisse. Vers 1900, au cours d’une réception à la Hofburg, un secrétaire de légation issu d’une vieille famille de la Suisse orientale fut présenté à l’empereur et jugea spirituel de lui rappeler que des Habsbourg avaient été vassaux de ses ancêtres, pour certains fiefs, au xiie siècle. « Il faut avouer que nous avons mieux réussi ! » dit François-Joseph en souriant. Mais la petite fédération républicaine survit à la fédération de monarchies qui fut le chef-d’œuvre des Habsbourg.

[p. 31] Les unités ou formations distinctes dont on vient de rappeler la succession furent autant de « Suisses » avant la lettre, beaucoup plus vastes par leur territoire et plus complètes par leur composition que la ligue qui va se former à partir d’un noyau minuscule en cette fin du xiiie siècle. On pourrait donc faire remonter l’histoire des Suisses à l’Helvétie, ou au duché des Zähringen, ou au domaine des Habsbourg : autant d’origines éligibles. Mais le fait est que les historiens de ce pays, traduisant le sentiment populaire autant qu’ils ont contribué à le renforcer, n’ont jamais hésité à fixer pour point de départ de notre évolution, un pacte conclu entre les trois vallées d’Uri, de Schwyz et de Nidwald aux environs de 1300.

Ce choix révèle quelque chose d’essentiel quant à la nature même de la Suisse. Il signifie que la Suisse, aux yeux des citoyens qui s’en réclament, n’est pas avant tout un « domaine », comme le fut le royaume des Capétiens, mais un régime ou une formule d’association.

L’Helvétie n’était guère qu’une unité de race et de géographie. Et le duché des Zähringen ne fut que l’unité territoriale imposée par une dynastie. Mais la Suisse s’est constituée comme un système d’unions jurées, garantissant des libertés particulières. Ce n’est pas l’ambition de créer une puissance collective et d’étendre ses bases territoriales, mais au contraire la volonté de sauvegarder des indépendances locales, qui explique la naissance de cette communauté et sa continuité profonde jusqu’à nos jours. Il convient de remonter à ces données premières si l’on veut expliquer notre civisme, notre attachement de plus en plus conscient aux procédés fédéralistes, et finalement notre neutralité moderne.

C’est dans cette perspective qu’il faut interpréter la décision de dater notre histoire d’un pacte qui demeura longtemps inaperçu, et que l’on prit après coup pour origine du développement dont il illustre le principe.

Voyons maintenant à quelles réalités cette tradition si pleine de sens se réfère.

[p. 32] Le cadre de l’action est le Saint-Empire. Le lieu, une région très réduite, au sommet de cet arc des Alpes qui sépare la partie septentrionale et la partie méridionale de l’Empire. Les protagonistes sont l’Empereur, les Habsbourg et les Waldstätten. La péripétie initiale est fournie par l’aménagement, dès le début du xiiie siècle, de la route traversant le Saint-Gothard : c’est le seul col qui relie d’un seul trait les deux moitiés du Saint-Empire, des plaines lombardes à la Rhénanie et à la Souabe. Partout ailleurs, il y a deux ou trois chaînes à traverser.

L’Anglais Coxe, voyageur de talent, le décrit en ces termes au xviiie siècle :

Le passage du Gothard est une de ces créations étonnantes qui prouvent jusqu’à quel point les efforts de l’homme peuvent triompher de la nature. Le chemin, qui a quatre lieues depuis Altdorf jusqu’à Airolo, n’a jamais moins de dix pieds de large et ordinairement en a douze ou quinze ; il est pavé dans la plus grande partie de sa longueur en quartiers de granit, et semble être un ruban jeté négligemment sur les montagnes qu’il franchit.

Arrêtons-nous d’abord en ce lieu remarquable qui de tout temps a fasciné les voyageurs doués de quelque sens poétique de l’histoire et des influences telluriques. Lieu de passage, mais aussi lieu de sources, col impérial et naissance des fleuves les plus prestigieux de l’Europe. Or, tous les seuils détiennent un caractère sacré et toutes les sources une puissance radiante, et tout cela entre en composition dans le mystère qui émane de ce massif central, de cette croix de vallées et de ce château d’eau. À peine distantes de quelques lieues du col : source du Rhin, source du Rhône, sources de l’Inn et du Tessin, affluents principaux du Danube et du Pô. Ce qui faisait écrire au chevalier de Boufflers que du sommet du Saint-Gothard « l’on peut cracher dans l’Océan et dans la Méditerranée ». Une vallée s’en va vers le sud italien par un long défilé que domine l’hospice du Saint-Gothard, cube granitique et nu près d’un lac pur ; une vallée s’enfonce vers le nord germanique entre deux parois de roches noires, creusée par un torrent qu’enjambe le Pont-du-Diable.

[p. 33] Vers l’est et vers l’ouest deux routes de col commencent la vallée du Rhin par l’Oberalp qui conduit aux Grisons rhétiques, et la vallée du Rhône par la Furka qui conduit au Valais latin. Et, au milieu, dans un cirque de prairies à l’herbe grasse, environné de hautes pentes dénudées que couronne parfois la tranche d’un glacier, les villages d’Andermatt et d’Hospental se groupent autour d’une grosse église baroque et d’un donjon romain sur un rocher.

Au fronton de la chapelle Saint-Charles, à Hospental, quelques vers disent avec simplicité ce sentiment d’être au cœur de l’Europe qui ne manque pas de m’émouvoir chaque fois que je m’arrête au Gothard :

Ici les chemins se séparent.
Ami, où vont tes pas ?
Descendras-tu vers la Rome éternelle ?
Vers le Rhin allemand et Cologne la sainte ?
Ou bien vers l’ouest, au loin, en terre de France ?

Quelques siècles plus tard, un poète français fait dire à son héros quittant l’Europe et qui s’en remémore les saisons et les sites :

Et je me souviendrai de ce lieu où l’hiver
Demeure au cœur des mois d’été :
Ce lieu de glace, et de rocs noirs, et de cieux noirs,
Où, dans le pur silence.
Au-dessus de toute l’Europe se rencontrent La Germanie et Rome. 4

En ce lieu se sont noués les destins de la Suisse, au xiiie siècle. Voyons les personnages du drame.

Frédéric II, dernier empereur Hohenstaufen, est aux prises avec Rome et le parti des papes, mais aussi avec les grands [p. 34] vassaux qui sont en train de se tailler des souverainetés héréditaires aux dépens de l’allégeance impériale, même s’ils se déclarent Gibelins. Parmi ces vassaux, les Habsbourg, qui possèdent fiefs et avoueries dans le pays des Waldstätten.

Waldstätten signifie à peu près : coopératives ou communes forestières, associations des gens d’une vallée possédant la terre en indivision. Ces communautés sont régies par des assemblées régulières groupant nobles, libres et serfs, les Landsgemeinde.

Or, il se trouve que ces communes rurales commandent les abords du Saint-Gothard, sur le versant septentrional des Alpes. Uri, c’est une longue vallée où descend la route du col, longeant ou enjambant la Reuss, vers le lac qu’on nomme aujourd’hui des Quatre-Cantons (Vierwaldstättersee). Schwyz, c’est au nord du lac, dans un cirque bien évasé de pâturages dominés par les hauts rochers des Mythen, le débouché vers Zurich et la Souabe. À l’ouest, les collines et vallées de l’Obwald et du Nidwald dominent l’autre extrémité du lac, et descendent jusqu’aux abords de la ville de Lucerne, débouché vers Bâle et la Rhénanie. Ce carrefour de distribution du trafic alpestre, autour du lac aux nombreux bras en forme de fjords, présente un intérêt particulier pour les souverains qui tiennent à garder libre de toute intervention des seigneurs locaux la route la plus courte joignant les deux moitiés du Saint-Empire. Voilà pourquoi Henri, fils et vicaire de Frédéric II, accorde à la vallée d’Uri, dès l’an 1231, l’immédiateté impériale, franchise habituellement réservée aux villes 5 et qui a pour effet de les libérer de la suzeraineté des comtes locaux. Une communauté « immédiate à l’Empire » ne dépend plus que de la couronne européenne. En 1240, la commune de Schwyz, menacée par l’extension des Habsbourg, obtient de Frédéric lui-même une lettre l’assurant de sa protection spéciale. Dans le même temps, deux communes se forment dans le Nidwald et dans l’Obwald, où les Habsbourg ont acquis quelques terres.

[p. 35] Il est possible et même probable que ces petites communautés aient noué certains liens secrets dès le milieu du xiiie siècle, et sans doute une alliance militaire en 1273, au moment de l’élection de Rodolphe. Il est certain que leurs libertés se voient garanties par l’Empire à proportion de leur proximité du Saint-Gothard.

L’Empereur et les communes affranchies pour assurer la liberté de passage du col ont partie liée contre les Habsbourg, lesquels s’efforcent méthodiquement de rassembler en un tout continu leurs fiefs épars sur le plateau et dans les vallées qui entourent le lac, et de multiplier châteaux forts et péages contrôlant le trafic du Gothard.

L’interrègne qui suit la mort de Frédéric (de 1250 à 1273) a laissé les Waldstätten sans recours suprême. Livrés à eux-mêmes, ils ont pris des habitudes d’auto-gouvernement, tandis que les Habsbourg renforçaient leur pression.

Mais voici le coup de tonnerre : Habsbourg devient empereur ! Le protecteur lointain et le plus proche ennemi des privilèges impériaux, soudain, sont confondus en un seul homme. Ce court-circuit allume les feux sur la montagne, signes de résistance concertée qui salueront bientôt, selon la légende, le Pacte entre les trois communautés. Et de nos jours encore, chaque année, au soir du 1er août, la Suisse entière se constelle de milliers de feux sur les hauteurs et sur les places publiques. Devant eux, tout le peuple chante.