(1970) Lettre ouverte aux Européens « Lettre ouverte, suite et fin » pp. 197-208
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Lettre ouverte, suite et fin

Européennes, Européens !

Pendant que je composais le dossier de votre unité, les meilleurs instituts d’étude de l’opinion des six pays de la Communauté économique sondaient vos esprits et vos cœurs. Ils vous demandaient si vous vouliez l’Europe unie. Les deux tiers d’entre vous répondaient oui, mais chez les jeunes, de dix-huit à trente-cinq ans, l’approbation atteignait les trois quarts. (« Il meurt chaque année plus d’anti-Européens qu’il n’en naît », disait un jour Louis Armand, avec son optimisme coutumier.)

J’en déduis que les ministres des six pays ont tort s’ils se croient  en avance sur l’opinion moyenne et persistent à nous dire, patelins : « Moi, je voudrais bien, vous me connaissez, mais serais-je suivi ? » Après les sondages que je cite, cette phrase ne traduit plus seulement un certain défaut de caractère, mais une faute de calcul, peut-être plus gênante pour qui dépend de l’élection populaire.

Les ministres diront encore : « Moi, je voudrais bien, idéalement, mais je suis là, selon la Constitution, pour sauvegarder l’indépendance nationale ! » Or, ils sont là en vérité pour autre chose, pour quelque [p. 198] chose de beaucoup plus sérieux que le maintien d’une fiction juridique, et qui est d’exécuter la volonté du peuple. Cette volonté, on vient de le voir, n’est nullement de refuser l’union au nom de « l’indépendance » qui obsède les ministres, mais n’obsède qu’eux, et qui n’est plus qu’une nostalgie.

Diront-ils enfin que les peuples ignorent ce que signifieraient les abandons de souveraineté qu’implique l’union européenne ? Je réponds que les peuples ne retrouveront l’usage de leur souveraineté véritable qu’au jour où leur État-nation cessera de prétendre à l’exercer pour eux, quand « le souverain » sera de nouveau le peuple, comme le voulait Rousseau, et comme on le dit encore à très bon droit dans sa patrie.

Vous avez donc pour la plupart et librement choisi l’union, non seulement en principe, pour la beauté de la chose, mais aussi dans certaines hypothèses fort précises et bien propres à choquer le Debré qui sommeille en chaque citoyen : on vous demandait si vous accepteriez un président de l’Union européenne qui ne fût pas de votre nation, et 59 % d’entre vous ont dit oui.

Tout cela fait en faveur de l’union une majorité « franche et massive », selon les exigences gaulliennes. Si les résultats politiques de cette démonstration sans équivoque restent nuls après plusieurs mois, et s’annoncent minables pour des années encore au niveau des gouvernements, j’en conclus que la démocratie, qui est la loi de la majorité, n’est qu’un leurre dans l’Europe de l’Ouest, si elle n’est qu’une antiphrase à l’Est.

La démocratie ne fonctionne pas dans les structures stato-nationalistes : de cette constatation, j’infère sans scrupules qu’on ne peut pas réussir l’union [p. 199] de l’Europe à partir des États-nations, car ce serait l’union des ennemis de l’Europe, voire des ennemis de toute union en général.

Nul ne fera l’Europe des États, vrai nom, selon de Gaulle, de l’Europe des patries préconisée par des obnubilés de l’Hexagone. Car l’union de l’Europe implique un certain sens de la coopération honnête. Or on lit tous les jours dans les journaux des six pays de la Communauté, avant même que la Grande-Bretagne n’ait sollicité son entrée, que « la conquête de l’Europe sera, n’en doutons pas, son grand dessein ». Conquête économique s’entend — la seule qui compte, probablement, aux yeux des journalistes que je cite — mais je vois bien que les auteurs de telles phrases n’ont rien compris, même au Marché commun. Car s’ils estiment que la « conquête » du marché européen par la Grande-Bretagne serait un scandale, il faut l’empêcher d’entrer ; et si ce n’est pas un scandale, si c’est le but même de la Communauté que d’offrir à chacun de ses membres un grand marché continental, pourquoi parler de « conquête » dans le seul cas des Anglais, quand on appelle cela « remarquable expansion » s’il s’agit de la France comme nation ?

Victor Hugo, parlant des « sauvages » de l’empire colonial français qui venaient contempler à Paris l’Exposition universelle de 1867, écrivait dans l’ivresse d’une superbe innocence :

Ces yeux saturés de nuit viennent regarder la vérité… Ils savent qu’il existe une nation ouverte, qui appelle chez elle quiconque est frère ou veut l’être. De leur côté, invasion ; du côté de la France, expansion !

Il suffit, on le voit, d’être du bon côté, pour que l’impérialisme devienne philanthropie et que la [p. 200] « scandaleuse conquête des marchés » se mue en remarquable « expansion ». Mais pourquoi ouvrir les frontières, si c’est aux mêmes États-nations qui les ont établies l’un contre l’autre ? Si ces gangsters n’ont pas changé, pourquoi les élargir ? Et si les conquêtes anglaises ne sont pas en même temps les nôtres, pourquoi faire un marché commun ?

Ainsi l’erreur la plus courante qui exaspère les débats sur l’Europe est le sophisme anachronique : on dénonce les dangers qu’une certaine politique, résultant d’une absence de frontières, entraînerait pour une nation donnée, sans voir que cette absence supprimerait, en fait, non seulement les motivations, mais le sujet même de la politique en question.

Le but de la composition, construction ou union fédérale de l’Europe, ne saurait être « politique », au sens belliqueux de ce terme, qui évoque des luttes entre « puissances », la volonté de s’emparer du pouvoir et de dominer des rivaux — personnes, pays, partis ou producteurs.

Le but d’une société européenne fédérale n’est pas le triomphe des Bleus ou des Verts de Byzance, c’est-à-dire, parmi nous, d’une Gauche ou d’une Droite de moins en moins capables de se différencier en termes d’économie ou de structures de l’État, et qui n’ont même pas réfléchi à l’impossibilité radicale de le faire en termes d’écologie, de recherche scientifique, et surtout de fins dernières de la cité : le nationalisme, après tout, n’est pas moins communiste que fasciste, socialiste que grand-bourgeois, impérialiste que défensif. L’État-nation [p. 201] et la religion de la production sont les superstitions fondamentales que partagent dans la même ferveur capitalistes et communistes.

Tout au contraire, le but que nous assignons à l’union, nous autres vrais fédéralistes européens, est politique au sens écologique du terme, qui évoque l’équilibre vivant des échanges, l’aménagement fécond des différences.

L’Europe n’est pas pour nous, fédéralistes, un champ de bataille où il s’agit de vaincre ou de mourir, ni un empire à édifier comme une énorme forteresse. C’est un environnement à composer, de telle manière que les esprits et que les corps puissent y jouer aussi librement qu’ils l’imaginent. Ce ne sera pas un jardin à la française, parfaite image du pouvoir étatique qui ne sait ordonner que par alignement dans des avenues faciles à « balayer », mais un grand parc aux perspectives aléatoires, aux densités infiniment variables, où des surprises attendent derrière certains bosquets, où les forêts à perte de chemins et les landes à perte de vue invitent à s’égarer pour mieux se retrouver. Tout d’un coup, nous voici au cœur d’une ville surgie à la hauteur des frondaisons, et dans ses rues s’entend le bruit des pas, sur ses places la rumeur des voix d’hommes et de femmes et les jeux des enfants.

Qui serait contre cette Europe unie, follement complexe, heureuse, aventureuse ?

Tout ce qui est jeune est pour, dans nos vingt-six pays, et je me borne à citer en France : Mai 1968, qui a vu surgir un Manifeste pour l’Europe des régions fédérées, signé par de grands noms de la biologie, des mathématiques et des arts, mais aussi par les chefs des syndicats les plus précisément contestataires. [p. 202] Les gauches non communistes. Beaucoup de gauchistes. Les Indépendants, les Centristes, quelques ministres, et d’abord le Premier.

Contre ? Duclos, Sartre, Debré, le fond des provinces poujadistes, les vieilles châtelaines anglophobes et toutes les inerties réactionnaires qui ne sont qu’anxiétés refoulées : celles qui ont applaudi les chars russes en Hongrie et justifié le second coup de Prague, les antisémites camouflés en vertueux antisionistes, les nationalistes honnêtes (conditionnés par l’école et maman) et tous les autres, les fascistes, les derniers communistes de Sorbonne, bref la vieille garde de tous les partis.

Quant aux jeunes… Pour si peu qu’ils y pensent, ils se demandent et nous demandent tout simplement : « Pourquoi l’Europe n’est pas encore unie ? »

Je  crois  leur avoir répondu : c’est à cause de l’État-nation, que défend Duclos comme Debré, et sur lequel Sartre est muet. Si l’on entend tenir compte des conditions économiques, sociales et militaires, qu’implique la survivance de nos États-nations, il est clair que l’union de l’Europe ne peut pas se faire et ne se fera jamais, nonobstant les discours ministériels et des « croisades » qu’ils nous proposent. Deux grands États-nations centralisés ne pourraient pas se fédérer, même s’ils le désiraient très ardemment, pas plus que deux amoureux du même sexe ne sont capables d’engendrer. Ce n’est pas affaire d’opinion, de sentiment ni de morale politique, c’est organique. Il est grand temps de déniaiser toute une jeunesse qui parle avec passion de faire la révolution et de « faire l’amour, non la guerre », mais, trop visiblement, ne sait pas comment s’y prendre. (En dépit de tant de cours du soir de tactique léniniste, d’éducation sexuelle et de néo-mao-freudisme marcusien.)

[p. 203] Européennes, Européens de moins de trente ans !

C’est à vous finalement de comprendre que la seule possibilité de faire la révolution, c’est de faire l’Europe des régions, de refaire une communauté.

Vous êtes d’accord, n’est-ce pas, pour estimer que la révolution ne consiste pas à tout casser, comme le  croient  les garçons de quinze ans et la police ; ni même, comme le  croient les journaux, à prendre le pouvoir d’une manière astucieuse ou violente, par l’intermédiaire d’une junte, d’une clique ou d’un parti nouveau ; mais qu’elle consiste à changer de structures et de hiérarchies des valeurs, à changer de fins dernières, à changer de centre : Copernic, et surtout Galilée, ont posé le modèle d’une vraie révolution en faisant du Soleil le centre du cosmos aux dépens de notre Terre, capitale Rome. Puis il n’y eut plus même de centre du cosmos, et alors l’homme se découvrit centre de tout par sa conscience de soi dans l’infini.

La révolution que j’appelle, qui fera seule l’Europe, et qui ne peut être faite que par l’Europe en train de se faire, consiste, en remarquable analogie avec la Renaissance et ses étapes, à déplacer le centre du système politique, non seulement de la nation vers l’Europe, mais encore vers l’humanité dans son ensemble et en même temps vers la personne.

Et par humanité dans son ensemble, j’entends la race humaine dans l’espace et le temps, non seulement dans l’actuelle extension de ses diversités sur les cinq continents, mais dans les dimensions de sa mémoire innée et de sa mémoire externe, de son information chromosomique et de ses bibliothèques et banques d’information. (« Du passé, faisons table rase » est une assez touchante absurdité : il n’y a pas de révolution sur fond de néant.)

[p. 204] Seul un certain changement des structures étatiques peut permettre aux revendications fondamentales de la jeunesse d’aboutir et de s’incarner.

Point de participation civique imaginable dans un État-nation centralisé (marxiste, capitaliste ou qualunquiste, peu importe) de dix, trente ou cinquante millions d’habitants, qui élisent un président tous les cinq ou six ans, et quelques députés de temps à autre.

Le dilemme du xxe siècle finissant s’exprime ainsi : en cas de conflit entre ces deux réalités, faut-il donner la primauté, la préséance, la priorité au niveau de vie matériel, défini par la croissance du PNB, ou au mode de vie existentiel, « sensible au cœur » ?

Où trouver aujourd’hui une bonne critique du niveau de vie ? Dans Marcuse ? Dans François Perroux ? Ce niveau reste défini, dans notre société industrielle, par quelques chiffres (PNB, revenu « par tête », pouvoir d’achat, etc.) et par des statistiques d’objets : nombre de postes de TV, de baignoires, d’autos, de prothèses.

Mais je demande en vain où il serait défini par :

– la pureté de l’air, de l’eau et du silence ;

– la qualité de l’habitat ;

– des indices culturels (nature des loisirs, lectures, inventions techniques, créations artistiques et intellectuelles) ;

– des indices psychologiques (faible abaissement du taux des suicides, des divorces, des dépressions, des névroses, des psychoses et de la criminalité).

Je ne vois d’autre alternative à la violence que les aménagements d’une vie civique réelle dans un milieu humanisé, ni sauvage nature écrasant l’homme, ni mascaret de béton écrasant nos jardins et nos cultures.

[p. 205] Seule, la révolution régionaliste, fédéraliste, européenne, subordonnant la production à des fins transcendantes et personnelles, mérite et rend possible un engagement, au sens précis que je définissais dès 1932. S’engager, expliquais-je, ce n’est pas murmurer avec les loups, comme je le reprochais à André Gide, du temps qu’il se laissait produire dans les meetings par la « clique stalinienne » d’Aragon. Ce n’est pas non plus se mettre au service d’une « révolution » qui n’a d’autres moyens que les polices d’État des PC au pouvoir. S’engager ne peut être qu’assumer les moyens justes des fins dernières que l’on assigne à la vie personnelle de l’homme et à son rôle dans la cité.

Dès 1934, j’écrivais :

Une politique à hauteur d’homme, c’est une politique dont le principe de cohérence s’appelle responsabilité de la personne humaine. C’est une politique dont chaque temps et chaque but se trouvent subordonnés à la défense et à l’affirmation de la personne, module universel des institutions. Cette politique s’oppose au gigantisme américain, soviétique et capitaliste ; elle s’oppose à l’émiettement social de la démocratie individualiste ; elle s’oppose à l’exploitation de l’homme par ses créations, par l’État et par les bavards radiodiffusés. Elle refuse la dictature, parce que le centre vivant d’un pays n’est pas dans un organisme de contrainte, mais doit être en chacun des citoyens conscients, fussent-ils, et c’est le cas, une minorité. Il y a peu d’hommes réellement humains : mais c’est à eux que le pouvoir doit revenir, c’est par eux qu’il peut être humanisé. Le but de la société, c’est la personne. On n’y atteindra jamais que par une politique établie dès le départ à ce niveau et dans cette vue. » ( Politique de la Personne .)

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Dans l’espace socio-politique homogène, dépourvu de structures, de nos États-nations, l’agressivité très normale de la jeunesse ne trouve plus à quoi s’accrocher qui réponde et qui atteste quelque autorité. « L’affaiblissement des traditions et des rites, qui caractérise la société industrielle en rapide mutation, ne fait que diminuer les occasions légitimes qu’a l’homme de décharger des pulsions naturelles 51 . » Cette agressivité s’accroît, comme dans toute société animale, avec la densité de la population, dans les villes tout comme dans les zoos. Partout où règnent la contrainte géométrique et l’arbitraire des bureaucrates et des policiers, en l’absence de structures d’accueil pour les activités civiques, structures communales, régionales et fédérales rendant possibles la participation et le contrôle, on ne peut prévoir pour le proche avenir que les vertiges de l’irrationnel, des psychoses endémiques, des accès de violence égarée, la débilité morale et la démoralisation civique, la baisse de qualité de la main ouvrière, la délinquance parée du prestige imbécile de « l’action directe », le banditisme individuel et sa traduction collective en « régimes d’ordre ».

Chaos social quadrillé par la police, ou régions fédérées à l’échelle de l’Europe — ce n’est pas ma faute si le dilemme est aussi dur. Si vous ne faites pas l’Europe, donc si vous persistez à vouloir l’utopie d’États-nations régnant « souverainement » sur leurs « sujets », vous irez vers des phénomènes de décomposition sociale que vos maîtres ne sauront plus [p. 207] combattre qu’en passant la camisole de force aux dissidences.

On ne fera pas l’Europe sans casser des œufs, nous le voyons depuis vingt-cinq ans. Et c’est pourquoi le projet fédéraliste doit accepter d’être dit « révolutionnaire », nonobstant la mode actuelle qui vulgarise et valorise abusivement ce terme. Mais le fédéralisme tel que je le conçois est bien moins révolutionnaire parce qu’il demande le dépassement de l’État-nation que parce qu’il pose une hiérarchie nouvelle des finalités politiques. Donner comme but à la cité européenne la liberté, non la puissance, un mode de vie qualitatif, non pas un « niveau de vie » déterminé en termes de profit et de PNB, c’est passer du matérialisme capitaliste et communiste à la mise en question du sens même de nos vies et des vrais buts de nos activités communautaires et personnelles.

Si sérieux que soient les problèmes de prix du lait, du blé ou même du vin, il est clair que l’Europe des marchandages entre économies étatiques ne peut pas entraîner d’adhésions enthousiastes. Les jeunes gens d’aujourd’hui ne seront pas convaincus par des avantages matériels : ils sont presque comblés à cet égard. Ce qui leur manque le plus durement, c’est un but transcendant, c’est un sens de la vie, maintenant que la guerre n’est plus leur exutoire, l’alibi des raisons de vivre inexistantes.

La réponse à la contestation de la jeunesse, dans le monde entier, ne relève pas de l’économie, et encore moins de la politique au sens étroit et partisan du terme. Elle exige la recréation de communautés véritables. Et la cité européenne, fondée sur les communes et les régions librement fédérées du continent, peut seule en offrir le modèle.

[p. 208] Si l’on me dit maintenant que c’est une utopie que de vouloir dépasser l’État-nation, je réponds que c’est au contraire la grande tâche politique de notre temps. Précisons : des vingt ans qui viennent. Car à ce prix seulement nous ferons l’Europe, et nous la ferons pour toute l’humanité, nous lui devons cela !

Une Europe qui ne sera pas nécessairement la plus puissante ou la plus riche, mais bien ce coin de la planète indispensable au monde de demain, où les hommes de toutes races pourront trouver non pas le plus de bonheur, peut-être, mais le plus de saveur, le plus de sens à la vie.