1 1946, Journal des deux Mondes. 15. Le choc de la paix
1op grandes, en Amérique). L’un des maris se nomme Robert, son père était un Canadien français et sa vieille mère est une Allem
2s bien compris nos noms de famille. L’autre jour, Robert m’a conduit à Albany, pour m’éviter la moitié du trajet jusqu’à New Y
3 m’arrêter pour une heure dans la ville natale de Robert, à quelques kilomètres d’Albany. Vingt-cinq mille habitants. Le nom t
4dienne. « Personne ne connaît notre ville, me dit Robert, et pourtant elle avait les plus grandes filatures du monde avant l’a
5niums aux fenêtres. C’est là qu’habite la mère de Robert, une vieille dame maigre et digne, dont les ancêtres quittèrent l’All
6ntenant la ville pour aller au [p. 221] bureau de Robert. Plusieurs églises dominent de leur masse rouge les maisons de bois o
7e d’or. Serait-ce une église orthodoxe ? Oui, dit Robert, l’une de nos deux églises ukrainiennes. La moitié de la population d
8d avenir, qui vit déjà sur son passé d’un siècle… Robert me dépose devant l’entrée de son agence de locations, dans l’une des
9ottoir par trois portes grandes ouvertes. Je vois Robert tomber la veste, lire quelques lettres, puis je l’entends dicter à sa
10le. Suis-je en Russie ? Non, il y a trop d’autos. Robert revient et nous roulons vers Albany. À la sortie de la ville il me mo
11us commode pour les week-ends, surtout que Madame Robert n’aime pas conduire l’auto… J’essaye en vain de comparer Cohoes à une
12u même nombre d’habitants chez nous ; de comparer Robert à un Robert d’Europe, de même niveau social et de même éducation. Nou
2 1946, La Revue de Paris, articles (1937–1969). Tableaux américains (décembre 1946)
13op grandes, en Amérique.) L’un des maris se nomme Robert ; son père était un Canadien français et sa vieille mère est une Alle
14ir jamais bien compris nos noms de famille. Hier, Robert m’a conduit à Albany, pour m’éviter la moitié du trajet jusqu’à New Y
15 m’arrêter pour une heure dans la ville natale de Robert, à quelques kilomètres d’Albany. Vingt-cinq mille habitants. Le nom,
16« Personne ne connaît notre ville, me [p. 58] dit Robert, et pourtant elle avait les plus grandes filatures du monde avant l’a
17niums aux fenêtres. C’est là qu’habite la mère de Robert, une vieille dame maigre et digne, dont les ancêtres quittèrent l’All
18rsons maintenant la ville pour aller au bureau de Robert. Plusieurs églises dominent de leur masse rouge les maisons de bois o
19 d’or. Serait-ce une usine orthodoxe ? « Oui, dit Robert, c’est l’une de nos deux églises ukrainiennes. » La moitié de la popu
20d avenir, qui vit déjà sur son passé d’un siècle… Robert me dépose devant l’entrée de son agence de locations, dans l’une des
21ottoir par trois portes grandes ouvertes. Je vois Robert tomber la veste, lire quelques lettres, puis je l’entends dicter à sa
22ale. Suis-je en Russie? Non, il y a trop d’autos. Robert revient et nous roulons vers Albany. À la sortie de la ville, il me m
23us commode pour les week-ends, surtout que madame Robert n’aime pas conduire l’auto… [p. 59] J’essaie en vain de comparer Coh
24u même nombre d’habitants chez nous ; de comparer Robert à un Robert d’Europe, de même niveau social et de même éducation. Nou
3 1959, Preuves, articles (1951–1968). Nouvelles métamorphoses de Tristan (février 1959)
25 que les choses se passent dans le grand livre de Musil, comme on le verra tout à l’heure. Mais l’absence, ici très frappante
26oindre vertu spirituelle. J’aurais aimé parler de Musil, mais de lui seul… Et j’ai quelque scrupule à le faire figurer dans u
27de l’amour-passion. Par bonheur, il se trouve que Musil a décrit cette disposition para-mystique dans un langage plein de cor
28vient servir mon propos. Je découvre en effet que Musil, non seulement touche à deux reprises le thème de l’amour passionné p
29hercher pourquoi l’époque où se passe le roman de Musil — veille de la guerre de 1914 — connut peut-être les derniers prestig
30ut une bonne dose d’aversion pour la société… Et Musil, dans une note pour l’un des chapitres non terminés, ajoute : L’homm
31l’autre, ou seulement Désir en soi ? Les héros de Musil en parlent avec une sorte de lucidité toute goethéenne, voire un peu
32nier moment, nous sépare ? Mais ici, le roman de Musil s’engage dans deux Voies divergentes : il nous en reste des fragments
33passeports dans une île de l’Adriatique. Notes de Musil, pour un chapitre intitulé Le Voyage au Paradis : C’est notre destin
34s’agit de simples notes pour une suite à écrire — Musil transpose ici l’épisode des amants légendaires bannis dans la Forêt d
35lle départie ! » Mais il y a plus. La lucidité de Musil s’attaque ici à la formule même du Roman et la détruit. Si la passion
36ique la plus banale et déprimante. C’est pourquoi Musil semble bien avoir écarté cette fin-là, conforme à la logique du Mythe
37 roman au poème. Quelques instants avant sa mort, Musil travaillait à ce chapitre, qui eût été, selon certains, le couronneme
38e pour la littérature occidentale. Il se peut que Musil, à son insu, l’ait approchée plus que nul autre. Je signale au génie
39 qu’on attribue donc au Destin. (Mes citations de Musil ont illustré ce point.) C’est l’état de passion qu’on aime d’abord, e
40s de l’époque 1900, permettent à un Nabokov, à un Musil, d’aller dans leurs romans jusqu’au point périlleux où le scandale re
41is romans qu’on vient de considérer. L’ouvrage de Musil, au contraire, déploie tant de raffinements formels, intellectuels et
42 tabous sociaux. J’y ai fait allusion à propos de Musil. S’il est vrai que la passion cherche l’inaccessible, et s’il est vra
4 1961, Comme toi-même. Essais sur les mythes de l’amour. Introduction. L’érotisme et les mythes de l’âme — f. Soulèvement des puissances animiques
43ose que la pédérastie dans Proust, l’inceste dans Musil, la luxure dans Miller, ou le simple coït dans l’amour ? Il voit d’ab
5 1961, Comme toi-même. Essais sur les mythes de l’amour. I. Première partie — 1. Nouvelles métamorphoses de Tristan
44 que les choses se passent dans le grand livre de Musil, comme on le verra tout à l’heure. Mais [p. 59] l’absence, ici très f
45oindre vertu spirituelle. J’aurais aimé parler de Musil, mais de lui seul… Et j’ai quelque scrupule à le faire figurer dans u
46de l’amour-passion. Par bonheur, il se trouve que Musil a décrit cette disposition para-mystique dans un langage plein de cor
47vient servir mon propos. Je découvre en effet que Musil, non seulement touche à deux reprises le thème de l’amour passionné p
48hercher pourquoi l’époque où se passe le roman de Musil — veille de la guerre de 1914 — connut peut-être les derniers prestig
49t une bonne dose d’aversion pour la société… » Et Musil, dans une note pour l’un des chapitres non terminés, ajoute : L’homm
50l’autre, ou seulement Désir en soi ? Les héros de Musil en parlent avec une sorte de lucidité toute goethéenne, voire un peu
51nier moment, nous sépare ? Mais ici, le roman de Musil s’engage dans deux voies divergentes : il nous en reste des fragments
52passeports dans une île de l’Adriatique. Notes de Musil, pour un chapitre intitulé Le Voyage au Paradis : C’est notre destin
53s’agit de simples notes pour une suite à écrire — Musil transpose ici l’épisode des amants légendaires bannis dans la Forêt d
54le départie ! ». Mais il y a plus. La lucidité de Musil s’attaque ici à la formule même du Roman et la détruit. Si la passion
55ique la plus banale et déprimante. C’est pourquoi Musil semble bien avoir écarté cette fin-là, conforme à la logique du Mythe
56 roman au poème. Quelques instants avant sa mort, Musil travaillait à ce chapitre, qui eût été, selon certains, le couronneme
57e pour la littérature occidentale. Il se peut que Musil, à son insu, l’ait approchée plus que nul autre. Je signale au génie
58 qu’on attribue donc au Destin. (Mes citations de Musil ont illustré ce point.) C’est l’état de passion qu’on aime d’abord, e
59s de l’époque 1900, permettent à un Nabokov, à un Musil, d’aller dans leurs romans jusqu’au point périlleux où le scandale re
60is romans qu’on vient de considérer. L’ouvrage de Musil, au contraire, déploie tant de raffinements formels, intellectuels et
61 tabous sociaux. J’y ai fait allusion à propos de Musil. S’il est vrai que la passion cherche l’inaccessible, et s’il est vra
6 1961, Vingt-huit siècles d’Europe. IV. L’Ère de la Révolution de Kant à Hegel — IV.1. La Révolution Française et l’Europe
62, et les enclaves lointaines. Mais le dantoniste Robert fait repousser ce Projet fantastique en adjurant la Convention de rev
7 1972, L’Amour et l’Occident (1972). Post-scriptum
63On leur octroie des terres à cultiver. Mais voici Robert nommé « prédicateur apostolique » par Urbain II. Il reprend la route,
64ambulante. Si l’on en croit les rumeurs du temps, Robert, « suivant l’exemple d’ascètes orientaux, surtout syriens, aurait lui
65qu’à trois mille moines et religieuses. Lettre de Robert : « Vous savez comment tout ce que j’ai érigé en ce monde, je l’ai fa
66, p. 100). À ces lignes, dont on peut retenir que Robert pratiquait l’asag avant tous les troubadours, et avant que Guillaume
67i, tout cela « pour le bien de nos âmes », disait Robert ; « pour rafraîchir ma chair et renouveler mon corps », traduit Guill
68ne voit, me dites-vous, ni cathares ni jongleurs. Robert est catholique, Guillaume est grand seigneur… Pour peu que l’on renon
69des dames de l’Aquitaine se rallient totalement à Robert, allant plus loin dans l’engagement religieux que n’iront les « croya
8 1973, Journal de Genève, articles (1926–1982). « Denis de Rougemont, l’amour et l’Europe » (3-4 mars 1973)
70 exemples tirés de romans contemporains (Nabokov, Musil, Pasternak), mais aussi de la vie et des œuvres de Kierkegaard et de