1 1938, Esprit, articles (1932–1962). La passion contre le mariage (septembre 1938)
1de Tristan. Bien peu ont assez soif pour boire le philtre, et j’en vois moins encore être élus par le sort pour succomber au to
2 1939, L’Amour et l’Occident (1972). I. Le mythe de Tristan
2 croient que l’amour est une destinée (c’était le philtre du Roman) ; qu’il fond sur l’homme impuissant et ravi pour le consume
3uivi par le seul Béroul, limitait l’efficacité du philtre à trois ans : À combien fu determinez Li lovendrincs, li vin herbez 
4ssier, réduit autant que possible l’importance du philtre, et présente [p. 29] l’amour de Tristan et d’Iseut comme une affectio
5a place l’épée royale. Les trois ans écoulés, le philtre cesse d’agir (selon Béroul et l’ancêtre commun des cinq versions). Al
6erme des trois années dans la forêt, parce que le philtre cesse d’agir ; — Tristan épouse Iseut aux blanches mains « pour son n
7eine à Marc, et cela même dans les versions où le philtre continue d’agir ? Si, comme certains le disent, c’est une repentance
8 qu’il ne rentre à la cour, auprès d’Iseut… Et ce philtre qui cesse d’agir, n’était-il pas destiné aux époux ? Alors, pourquoi
9à Tristan d’enlever Iseut, après qu’ils ont bu le philtre. Cependant il la livre à Marc : c’est que la règle de l’amour courtoi
10 ne se fussent jamais choisis. Mais ils ont bu le philtre, et voici la passion. Une tendresse va-t-elle naître et les unir, à l
11ié » dont il est question à propos de la durée du philtre est le contraire d’une amitié réelle. Bien plus, si l’amitié morale s
12 sait d’ailleurs que par la suite, et bien que le philtre n’agisse plus, les amants seront repris par la passion, jusqu’au poin
13l, c’est d’avoir limité à cette durée l’action du philtre : « La mère Iseut qui le bollit. — À trois anz d’amistié le fist. » S
14 en mourant par amour ; c’est une revanche sur le philtre. Et l’on assiste, in extremis, au renversement de la dialectique pass
15 qu’ils subissaient » — la passion initiée par le philtre. Au fond le plus secret de leur cœur, c’était la volonté de la mort,
16 qui leur dictait ses décisions fatales. 10. Le Philtre Et voici que s’entre-dévoile la raison constituante du mythe, la néce
17 avec l’humaine responsabilité. L’intervention du philtre, agissant d’une manière fatale, et mieux encore bu par erreur, se rév
18 la dégradation du mythe.) Qu’est-ce alors que le philtre ? C’est l’alibi de la passion. C’est ce qui permet aux malheureux ama
19ait à la leur. Ce n’était pas le dieu sans nom du philtre, une force aveugle ou le Néant, qui s’emparaient de leur secret voulo
20: c’est lui qui a voulu son destin : Ce terrible philtre qui me condamne au supplice, c’est moi, moi-même qui l’ai composé… Et
3 1939, L’Amour et l’Occident (1972). II. Les origines religieuses du mythe
21r au magicien les éléments les plus actifs de son philtre ! Il est frappant de constater d’ailleurs à quel point le celtisme or
22e.) Quand Béroul limitait à trois ans l’action du philtre, et quand Thomas faisait du « vin herbé » un symbole de l’ivresse amo
23s religions de l’humanité. Mais sitôt absorbé, le philtre de la passion place ses victimes dans un au-delà de toute morale, qui
24e morale, qui ne saurait être que divin. Ainsi le philtre à la fois rive à la sexualité, qui est une loi de la vie, et contrain
25essité, et les corps sont voués au désir, dont le philtre d’amour symbolise l’inéluctable tyrannie. L’homme n’est pas libre. Il
4 1939, L’Amour et l’Occident (1972). III. Passion et mystique
26t aussi le concerner. Survient l’erreur fatale du philtre bu. Nous avons vu, par l’analyse du mythe, que cette fatalité joue le
27thodoxie triomphe provisoirement. C’est quand, le philtre ayant cessé d’agir, Tristan et Iseut vont trouver l’ermite Ogrin dans
5 1939, L’Amour et l’Occident (1972). IV. Le mythe dans la littérature
28que tient Roméo. Juliette repose, endormie par le philtre. Le fils de Montaigu est entré, et il parle : Combien souvent les ho
29me de Tristan : c’est le rachat de la fatalité du philtre.) Céladon s’avance, mais ô miracle, les lions et les licornes se dévo
30ois les effets délicieux et torturants du fatal « philtre » (ici métaphorique). Bien mieux ; cette volonté de liberté est deven
31réduit à ceci, touchant le mythe : Racine part du philtre comme d’un fait indiscutable privant ses victimes de toute espèce de
32condamnation, c’est l’argument à toute épreuve du philtre. Ici, comme dans le mythe, le « Destin » servira d’alibi à la respons
33sation (retour à la lucidité). Le contrepoison du philtre, pour lui, c’est l’infidélité. La tragédie tourne au vaudeville. Une
34u’au crime. Isolde veut venger l’affront subi. Le philtre qu’elle offre à Tristan est destiné à le faire mourir : mais d’une mo
35 à Brangaine l’erreur qui doit sauver l’Amour. Au philtre de mort, elle substitue le breuvage d’initiation. Ainsi l’étreinte un
36 nommait ainsi — transmettait le virus atténué du philtre ; la culture littéraire entretenait, dans une certaine jeunesse tout
37rituelle » de la maîtresse sur l’épouse. Quant au philtre, alibi de la responsabilité, on lui donne le nom romantique de « fata
38me de ses propres victimes l’élaboration du vieux philtre. Elle est minutieusement décrite, jusque dans des ruses inconscientes
6 1939, L’Amour et l’Occident (1972). VI. Le mythe contre le mariage
39de Tristan. Bien peu ont assez soif pour boire le philtre, et j’en vois moins encore être élus par le sort pour succomber au to
7 1939, Les Nouvelles littéraires, articles (1933–1972). Non, Tristan et Iseut ne s’aiment pas, nous dit Denis de Rougemont (12 février 1939)
40mière rencontre, ne s’aiment qu’après avoir bu le philtre, ne peuvent plus se supporter au bout de trois ans de vie commune dan
8 1955, Preuves, articles (1951–1968). Le Château aventureux : Passion, Révolution, Nation (mai 1955)
41lable aux amants tragiques de la légende, avec ce philtre enthousiasmant qui annule le Temps, il a « bu sa destruction et sa mo
9 1957, L’Aventure occidentale de l’homme. Deuxième partie. La Quête occidentale — 4. Le Château aventureux
42lable aux amants tragiques de la légende, avec ce philtre enthousiasmant qui annule le Temps, il a « bu sa destruction et sa mo
10 1959, Preuves, articles (1951–1968). Nouvelles métamorphoses de Tristan (février 1959)
43 vise précisément à le désenchanter. L’épisode du philtre est présent, mais ridiculisé par son échec : il ne s’agit que d’un so
44 et de leurs nostalgies spirituelles composent un philtre d’une efficacité inégalée dans la littérature contemporaine. Ce n’est
45un peu plus tard : Pourquoi ne connais-tu pas un philtre contre ce qui, au dernier moment, nous sépare ? Mais ici, le roman d
46s légendaires bannis dans la Forêt du Morois : le philtre ayant cessé d’agir après trois ans, ils découvrent que le monde exist
11 1961, Comme toi-même. Essais sur les mythes de l’amour. I. Première partie — 1. Nouvelles métamorphoses de Tristan
47 vise précisément à le désenchanter. L’épisode du philtre est présent, mais ridiculisé par son échec : il ne s’agit que d’un so
48 et de leurs nostalgies spirituelles composent un philtre d’une efficacité inégalée dans la littérature contemporaine. Ce n’est
49n peu plus tard : « Pourquoi ne connais-tu pas un philtre contre ce qui, au dernier moment, nous sépare ? Mais ici, le roman d
50s légendaires bannis dans la Forêt du Morois : le philtre ayant cessé d’agir après trois ans, ils découvrent que le monde exist
12 1972, L’Amour et l’Occident (1972). Post-scriptum
51ntures de la passion, et sans doute des effets du philtre, tout en regrettant que j’assume sans trop de honte l’essence de ma c
52s le fantasme et le rêve éveillé provoqués par le philtre, ce haschich de l’époque. Il a conquis Iseut de haute lutte. Il aurai
53 passionnés sont contraints de vivre ensemble, le philtre cesse bientôt d’agir ! À l’extrême, il s’agit d’écarter la réalité ph
54ainsi, selon Thomas ; mais selon Béroul, c’est le philtre bu qui déclenche tout, après plusieurs rencontres demeurées sans effe
55me : voir plus haut page 29). Et non seulement le philtre intervient de l’extérieur et par accident, mais encore Béroul en limi
56 passion déclarée, triomphante, brûle tant que le philtre agit, pour subitement tomber au « pas du tout » de la comptine. Comme
57oyage » : c’est le retour avec Iseut, la scène du philtre, « la poison » bue. Le dernier est celui d’Iseut voguant vers son ama
58 séparés. Mais quand ils boivent ensemble le même philtre, font-ils le même « voyage », ou est-ce une illusion ? C’en est une c
59 sans les toucher le moins du monde : tant que le philtre agit et maintient l’amistié, ils vivent la réalité de leur double ill